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Santé encourageante

Il y a un an, jour pour jour, aujourd’hui, j’étais dans un piteux état, physiquement. Aujourd’hui, je suis dans la meilleure forme physique que j’ai été depuis au moins dix ans. Une chance que j’ai eu un peu d’encouragement.

J’hésite à écrire ce billet. Bloguer à propos de ma santé a pas toujours des effets très positifs. Mais je crois que c’est important, pour moi, de décrire tout ça. Pour moi-même, d’abord, parce que j’aime bien les anniversaires. Mais pour les autres, aussi, si ça peut les encourager. J’espère simplement que ça peut m’aider à parler moins de santé et de me concentrer sur autres choses. Avec une énergie renouvelée, je suis prêt à passer à d’autres étapes. Peu importe ce qui arrive, 2014 risque d’être une année très différente de 2013.

Depuis plusieurs années, ma condition physique  a été une source de beaucoup de soucis et, surtout, de découragement. Il y a près de vingt ans, j’ai commencé à souffrir de divers problèmes de santé. Jusqu’à maintenant, j’ai aucune idée de ce qui s’est vraiment passé. Ma période la plus sombre a débuté par un ulcère d’estomac qui fut suivi de reflux gastro-œsophagien. Par la suite, j’ai subi des problèmes chroniques sur lesquels je n’élaborerai plus (l’ayant fait plus tôt),  que j’ai trouvé particulièrement handicapants. Je commence à peine à me sortir de tout ça. Et ça dure depuis mon deuxième séjour au Mali, en 2002.

À plusieurs reprises au cours de ces années, j’ai pris la décision de prendre ma santé en main. Pas si facile. J’avais toute la motivation du monde mais, au final, assez peu de support.

Oh, pas que les gens aient été de mauvaise volonté. Mes amis et mes proches ont fait tout ce qui leur était possible, pour m’aider. Mais c’est pas facile, pour plusieurs raisons. Une d’entre elles est que je suis «difficile à aider», en ce sens que j’accepte rarement de l’aide. Mais le problème le plus épineux c’est que l’aide dont j’avais besoin était bien spécifique. Beaucoup de choses que les gens font, de façon tout-à-fait anodine, ont surtout un impact négatif sur moi. Pas de leur faute, mais une petite phrase lancée comme si de rien n’était peut me décourager assez profondément. Sans compter que ces gens ne sont pas spécialistes de mes problèmes et que j’avais besoin de spécialistes. Au moins, un médecin généraliste ou autre professionnel de la santé (agréé par notre système médical) qui puisse me comprendre et me prendre au sérieux. Ma condition avait pu s’améliorer grâce à diverses personnes mais ces personnes n’ont que peu de possibilité d’agir, dans notre système de santé. Mon médecin de famille ayant arrêté de pratiquer, il me manquait une personne habilitée à m’aider en prenant mon cas en main.

C’est beaucoup ce qui s’est passé, en 2013, pour moi. C’est en ayant accès à quelques spécialistes que j’ai pu améliorer ma santé. Et tout ça a commencé le 3 janvier, 2013.

Je revenais de passer quelque-chose chez mon frère, à Aylmer. Ces quelques jours ont été très pénibles, pour moi. Je souffrais d’énormes maux de têtes, qui avaient commencé à se multiplier au cours des mois précédents et mes problèmes d’œsophage étaient tels que je n’en arrivais plus à dormir. Mes autres problèmes me décourageaient encore plus. Vraiment, «rien n’allait plus».

Pourtant, j’avais déjà fait beaucoup d’efforts pour me sentir mieux, pendant des années.  Des efforts qui ne portaient fruit que sporadiquement et qui ne se remarquaient pas vraiment de l’extérieur. Une recette pour le découragement. Ma santé semblait sans issue. Dans de telles situations, «les gens» ont l’habitude de parler de résignation, de pointer vers leurs propres bobos, de minimiser la souffrance de l’autre… Normales, comme réactions. Mais pas très utiles dans mon cas.

Les choses ont commencé à changer dans la soirée du 3 janvier. Sachant que mes maux de tête pouvaient avoir un lien à l’hypertension, me suis acheté un tensiomètre à la pharmacie.

Tensio

À 20:53, le 3 janvier 2013, j’ai fait une lecture de ma tension artérielle.

Systolique: 170
Diastolique: 110

Pas rassurant. Ni encourageant.

J’ai appelé la ligne Info-Santé, un service téléphonique inestimable mais sous-estimé qui est disponible au 811 partout au Québec. L’infirmière qui m’a répondu m’a encouragé, comme elles le font souvent, de consulter un médecin. Elle m’a aussi donné plusieurs conseils et donné de l’information au sujet des moments où ce serait réellement urgent de consulter dans les plus brefs délais. Pour certains, ça peut paraître peu. Mais, pour moi, ç’a été la première forme de support dont j’ai bénéficié pendant l’année. Le premier encouragement. Enfin, ma condition était suffisamment sérieuse pour que je sois pris au sérieux. Et de l’aide est disponible dans un tel cas.

C’est donc le lendemain, 4 janvier 2013, que je suis allé consulter. C’est un peu à ce moment que «ma chance a basculé». L’infirmière d’Info-Santé m’avait donné le numéro d’une clinique sans rendez-vous assez près de chez moi. Cette clinique offre un service d’inscription par téléphone, qui fait office de rendez-vous sans en être un. En appelant ce numéro tôt le matin, j’étais en mesure de me réserver une place pour voir un médecin dans une certaine plage horaire. J’ai donc pu consulter avec le Dr Anthony Rizzuto, en ce beau jour du 4 janvier 2013.

Le Dr Rizzuto avait l’attitude idéale pour me traiter. Sans montrer d’inquiétude, il a pris mon cas au sérieux. En m’auscultant et en me posant quelques questions, il a rapidement compris une grande partie de la situation et a demandé que je puisse passer un ECG à la clinique. Avec ces résultats et les autres données de mon dossier, il m’a offert deux options. Une était de traiter mon hypertension par l’alimentation. Perdre 10% de mon poids et de faire de l’exercice physique mais, surtout, éliminer tout sodium. L’autre option était de prendre un médicament, tout d’abord à très petite dose pour augmenter par la suite. Dans un cas comme dans l’autre, je pouvais maintenant être suivi. Les deux options étaient présentées sans jugement. Compte tenu de mes problèmes digestifs, la première me semblait particulièrement difficile, ce sur quoi le Dr Rizzuto a démontré la juste note d’empathie (contrairement à beaucoup de médecins et même un prof de psycho qui font de la perte de poids une question de «volonté»). Même si je suis pas friand des médicaments, j’ai opté pour la seconde option, tout en me disant que j’allais essayer la première. En deux-trois phrases, le Dr Rizzuto m’a donné plus d’encouragement que bien des gens.

J’ai pris mon premier comprimé de Ramipril en mangeant mon premier repas de la journée. Je réfléchissais à mon alimentation, à la possibilité d’éliminer le sodium et de réduire mon apport calorique, tout en faisant de l’exercice physique. Ayant essayé, à plusieurs reprises, de trouver une forme d’exercice qui me conviendrait et étant passé par des diètes très strictes, l’encouragement du Dr Rizzuto était indispensable.

Même si les gens confondent souvent les deux concepts, je considère l’encouragement comme étant bien plus important et bien plus efficace que la motivation. Faut dire que je suis de ceux qui sont mus par une très forte motivation intrinsèque. C’est d’ailleurs quelque-chose que je comprends de mieux en mieux, au fil des années. Malgré les apparences, je dispose d’une «volonté» (“willpower”) très forte. C’est un peu pour ça que je n’ai jamais été accro à quoi que ce soit (pas même le café) et c’est comme ça que j’arrive avec une certaine facilité à changer des choses, dans ma vie. Mais ma motivation nécessite quelque-chose d’autres. Du «répondant». De l’inspiration, dans des contextes de créativité. De l’encouragement, quand je suis désespéré.

Ma motivation intrinsèque d’atteindre un meilleur niveau de santé avait atteint son paroxysme des mois plus tôt et se maintient depuis tout ce temps. J’avais besoin de me sentir mieux. Même si je ne me souviens pas d’avoir manqué une seule journée de travail pendant ma vie adulte, mon niveau d’énergie avait considérablement baissé. Plus directement, les maux de tête que je subissais de plus en plus fréquemment me faisaient peur. J’ai dit, depuis, que c’est la peur de faire un AVC qui m’a poussé. C’est pas tout-à-fait exact. J’étais poussé par ma motivation intrinsèque, de toutes façons. L’éventualité de faire un AVC avait plutôt tendance à m’empêcher d’agir. Ce qui est vrai, c’est que c’est plus à l’AVC qu’à l’infarctus que je pensais, à cet époque. Certains peuvent trouver ça étrange, puisqu’un infarctus est probablement plus grave, surtout à mon âge. Mais la peur est pas nécessairement un phénomène rationnel et mes maux de tête me faisaient craindre un accident qui pourrait rendre ma vie misérable. D’où une «motivation» liée à l’AVC. J’ai pas vraiment l’habitude d’avoir peur. Mais cette éventualité me hantait bien plus que la notion d’avoir un autre trouble de santé, y compris le cancer. (Je connais plusieurs personnes qui ont eu le cancer et, même si certaines en sont décédées, je me sens mieux équipé pour affronter cette maladie que de survivre à un AVC.)

Donc, j’en suis là, mangeant un petit-déjeuner, dans un resto de mon quartier, réfléchissant à mes options. Et prenant la mesure des encouragements du Dr Rizzuto, pour utiliser l’approche diététique de l’hypertension (DASH). Il m’a pas dit que j’étais capable de le faire. Il m’a pas donné des trucs pour y arriver. Mais, surtout, il m’a pas jugé et il m’a pas balayé du revers de la main. En fait, il me prenait en main.

Sans devenir mon médecin de famille.

Ce n’est qu’en juin que, grâce au Dr Rizzuto, j’ai pu avoir un rendez-vous avec ma médecin de famille. Lors de ma première consultation avec le Dr Rizzuto, il me donné un petit signet sur lequel il y avait des informations au sujet du Guichet d’accès à un médecin de famille, dans mon quartier. J’ai appelé rapidement, mais le processus est long. D’ailleurs, le processus s’est étendu bien au-delà de ce qui était prévu, pour toutes sortes de raison. Même que la médecin de famille avec laquelle j’ai pu avoir un rendez-vous, la Dre Sophie Mourey, n’était pas la même personne qui m’était assignée. Reste que, sans l’approche encourageante du Dr Rizzuto, je n’aurais probablement pas de médecin de famille à l’heure qu’il est.

Et je n’aurais probablement pas accompli ce que j’ai pu accomplir dans l’année qui a suivi.

Qu’ai-je accompli? À la fois pas grand-chose et tout ce qui compte. J’ai fait plus de 2000km de marche à pieds et 1870 miles de vélo sur place (à une moyenne de 18miles/heure pendant environ trois heures par semaine, au cours des derniers mois). J’ai débuté une routine quotidienne de yoga (pour une moyenne de quatre heures par semaine, depuis l’été). J’ai baissé mon pouls au repos d’environ 90 battements par minute à moins de 60 battements par minute. J’ai évidemment baissé ma tension artérielle, d’abord aidé par le Ramipril (5mg), mais maintenant presque sous contrôle. Encore plus important pour moi, j’ai fini par trouver une façon de grandement diminuer certains de mes autres problèmes de santé, ce qui me donne l’espoir de pouvoir en enrayer certains au cours des prochains mois.

Donc, comme le disait la Dre Mourey, mon bilan de santé est bien encourageant.

Ah oui, incidemment… j’ai aussi perdu 15kg (33lbs.). Sans beaucoup d’effort et juste un petit peu de motivation.

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Diète stricte

J’ai pas vraiment l’habitude de bloguer sur des trucs du genre, mais si jamais ça peut être utile à d’autres…

En guise d’avertissement: je parle ici de santé et de digestion. Vais pas entrer dans des détails, mais c’est pas nécessairement agréable à lire à n’importe quel moment. Si vous êtes sensibles à ce genre de truc, ce billet peut avoir un mauvais effet. Aussi, je n’ai aucune formation dans le domaine de la santé, je ne parle que de mon expérience personnelle.

Depuis trois semaines, je suis sur une diète très stricte, recommandée par une naturopathe. Nous essayons d’identifier la cause exacte d’un trouble digestif que je subis depuis une dizaine d’années. Je vous épargne les détails (!) mais après seulement quelques jours (moins d’une semaine), je pouvais déjà voir des effets positifs. Essentiellement, si mon trouble digestif est pas disparu, il a déjà une toute autre proportion que ce qu’il a eu, au cours des dernières années.

Un truc important à noter, c’est que comme n’importe quel aspect de la santé, aucune solution ne convient à tout le monde. Ce que je suis, comme diète, est très spécifique à mes propres ennuis de santé.

Parmi les hypothèses, j’en note trois, principales:

  1. Maladie de cœliaque (intolérance au gluten)
  2. Candida (infection fongique)
  3. Parasite (assez logique, puisque ces troubles ont débuté au Mali)

Quoi qu’il en soit, voici les détails de ma diète…

Permis

  • Riz brun
  • Amande (y compris le lait d’amande non-sucré)
  • Graine de citrouille
  • Petits poissons blancs
  • Millet
  • Sarrasin
  • Saumon du Pacifique
  • Truite
  • Riz blanc
  • Tapioca
  • Maïs
  • Thé vert

    Légumes cuits (en petites quantités)

  • Courgette
  • Courge
  • Algue
  • Chou frisé (“kale”)
  • Carotte
  • Panais
  • Fenouil
  • Oignon
  • Poireau
  • Céleri
  • Pomme de terre
  • Pois
  • Haricot

Restreint

  • Sucre
  • Gluten
  • Produit fermenté
  • Alcool
  • Produit laitier
  • Fruit
  • Viande
  • Levure
  • Champignon
  • Tomate
  • Œuf
  • Poivron
  • Légume cru
  • Café
  • Thé noir
  • Saumon de l’Atlantique
  • Noix (autres que les amandes)
  • Légumineuses (autres que les pois et les haricots)

Honnêtement, c’est pas facile à tenir, comme diète. Au début, ce sont surtout les fruits qui me manquaient. Ces temps-ci, j’ai surtout envie d’œufs. Il y a eu plusieurs moments où j’aurais vraiment aimé pouvoir boire du café. Et je m’ennuie de la viande. Sans compter que je peux pratiquement rien manger en resto.

Faut dire que plusieurs de mes plaisirs passent par la bouffe ou par des situations qui tournent autour de la bouffe. On a beau dire, le thé vert a pas le même rôle que l’alcool ou même le café. Et comme je suis maniaque de café et que j’ai été brasseur maison, c’est pas très agréable de devoir me passer de tout ça. Compte tenu, surtout, de mon approche hédoniste.

M’ennuie de la diversité!

Sans compter que les restrictions alimentaires forment un sujet de conversation assez peu stimulant. Parler de ce genre de chose, c’est le contraire de briser la glace. Pas que ça cause un froid, mais c’est un sujet qui peut facilement monopoliser l’attention et qui amène rien de très utile.

Donc, pour un papillon social, c’est spécialement difficile, comme situation. Oh, je m’adapte. Je suis pas comme quelqu’un qui essaie d’arrêter de fumer ou de boire. Mais ça bouscule beaucoup de choses, dans ma vie. Ma joie de vivre est difficile à maintenir, même si les choses se passent bien dans d’autres dimensions de ma vie.

Mais il y a des bons côtés. Y compris les effets positifs sur ma santé.

Un effet intéressant de tout ça, c’est que je me suis mis à cuisiner tous mes repas, parfois en assez grandes quantités. Ça faisait un moment que je voulais m’y remettre et c’était pas idéal comme moment, mais ça s’est assez bien passé jusqu’à maintenant.

Et j’ai fait quelques «découvertes pour moi-même». Par exemple, je me rends compte que j’aime bien le millet, le chou frisé et les algues. Aussi, les graines de citrouilles grillées font un peu l’effet des graines de sésame grillées. Certains craquelins de riz (“rice cakes”) sont plus intéressants que d’autres. Et mon goût pour le thé vert se modifie.

Selon ma naturo, je vais peut-être pouvoir ajouter des éléments à la liste des aliments «permis», une fois qu’elle aurait les résultats de certains tests. J’espère vraiment que ça va être le cas. Si je devais m’astreindre à cette diète sur le long terme, ce serait difficile à vivre. Quelques restrictions à la fois, c’est déjà pas évident. Mais tout en même temps… Ouf!

Mais, bon, il faut ce qu’il faut.

Déjà 1 374 jours depuis mon retour à Montréal

Ma réponse à une discussion sur MtlUrb, à propos du retour à Montréal (dans le contexte de la perception d’un mouvement de personnes vers l’extérieur de Montréal).

Version courte: depuis que je suis revenu à Montréal, je me rends compte qu’il fait bon y vivre.

Je suis né à Montréal en 1972 et, à part des voyages occasionnels, je n’ai pas vécu ailleurs jusqu’en 1994. Par contre, de 1994 à 2008, j’ai déménagé un grand nombre de fois.

Le premier de ces déménagements était vers Lausanne (en Suisse), la ville natale de mon père. J’y ai passé quinze mois dans d’excellentes conditions. D’ailleurs, si la Suisse vivait une sorte de crise économique à l’époque, le climat social était généralement assez positif pour des gens comme moi. Je m’y suis donc senti à mon aise.

Lorsque j’ai quitté Lausanne pour revenir à Montréal, en août 1995, je suis passé d’un milieu où les questions financières étaient taboues à un contexte où les problèmes d’argent dominaient toutes les conversations. Mon impression du Québec en 1995 était celle d’un marasme profond, surtout causé par la situation économique. Ma propre situation financière était relativement positive (elle s’est détérioriée assez rapidement), mais je me sentais comme si tout allait mal pour tout le monde. Les indicateurs économiques de l’époque contredisent probablement mon impression, mais c’est là la grande différence entre une approche macroscopique quantitative et l’expérience vécue.

J’ai passé quelques temps à Montréal depuis ce temps, mais c’est aussi pendant ce temps que je me suis déplacé le plus souvent. Par exemple, de février 2002 à décembre 2007, j’ai effectué 20 déménagements, entre huit villes différentes (au Mali, au Nouveau-Brunswick, en Indiana, au Massachusetts et au Texas). Je revenais à Montréal au cours de plusieurs de ces déménagements. D’ailleurs, je conservais un pied-à-terre à Montréal. Mais je n’étais «installé» nulle part.

Le 26 avril 2008, j’ai effectué mon dernier déménagement en date et je n’ai pas bougé depuis. Je ne peux pas vraiment dire que je me suis installé définitivement à Montréal, mais ces 1374 jours passés dans ma ville natale constituent la plus longue période de stabilité, pour moi, depuis 1994.

C’est d’ailleurs depuis avril 2008 que je redeviens Québécois. Étape par étape.

Si je suis revenu à Montréal, c’est en grande partie pour des raisons personnelles. J’aurais pu aller ailleurs, mais c’était tout compte fait plus facile de revenir ici, du moins temporairement. J’avais même pensé utiliser mon retour à Montréal comme un tremplin vers autre chose (même pensé à Edmonton, à un certain moment; ou même à la Corée). Revenir à Montréal, c’était une «solution de facilité», une “fallback solution”.

Même si mon réseau social s’est distendu au cours de mes déplacements du début du siècle, je conservais plusieurs contacts ici qui m’ont aidé à me reconstruire un système de support social. Revenir à Montréal, c’était renforcer mes contacts avec certains membres de ma famille et avec plusieurs de mes amis.

D’ailleurs, en ce moment, une grande partie de mes contacts sur divers réseaux sociaux en-ligne (Twitter, Facebook, G+, LinkedIn…) sont locaux. Pas que je sois chauvin ou fermé, bien au contraire! En tant qu’anthropologue, je chéris la diversité humaine et j’ai beaucoup apprécié ma vie hors de Montréal. Mais la base locale des réseaux sociaux est un aspect non-négligeable, dans mon cas. Beaucoup de mes rapports sociaux s’effectuent en face-à-face et, hormis quelques cas particuliers, c’est le cas de la plupart des gens. Autrement dit, nous avons beau passer beaucoup de temps en-ligne, les rapports sociaux ont généralement un ancrage dans les interactions directes, locales, «en présentiel».

Ainsi, le fait de revenir à Montréal était, pour moi, une façon de renforcer la partie locale de mon propre réseau social. Je pouvais donc retrouver une vie sociale qu’il m’a été difficile d’avoir lorsque je bougeais d’une ville à l’autre.

D’autres motivations étaient plus professionnelles. Par exemple, ayant enseigné quelques cours à Concordia entre 2006 et 2007, il m’était plus facile d’obtenir des charges de cours à cette université qu’ailleurs dans le monde (même si j’ai eu l’occasion d’enseigner à sept autres endroits, dont cinq aux États-Unis). Évidemment, mon réseau social a aussi contribué aux motivations professionnelles de mon retour à Montréal en me dressant un portrait assez positif de la situation de l’emploi à Montréal. En d’autres termes, je suis revenu à Montréal sur l’impression, provenant de mon réseau social, qu’il était maintenant possible de bien vivre ici.

Cette impression ne s’est pas démentie.

Austin (ATX), capitale du Texas, est le dernier endroit où j’ai habité avant mon retour à Montréal. Contrairement à de nombreuses autres villes américaines à l’époque (fin 2007 et début 2008), ATX était plus ou moins épargnée par la crise financière. C’est du moins ce qui se disait dans les journaux et bars locaux. Même s’il est possible de prouver que la situation d’Austin était plus fragile que ce que l’opinion publique en disait, le fait est qu’il n’y avait pas de marasme économique à ATX à l’époque. Ayant connu un véritable marasme à Montréal en 1995, j’étais à l’affût des signes avant-coureurs d’un problème similaire à Austin douze ans plus tard. Le fait que les gens parlaient quotidiennement de la crise et de problèmes d’argent allait déjà dans le sens du marasme, même si ces mêmes conversations sortaient explicitement ATX de ce bourbier. «Les choses vont vraiment mal, en ce moment. Mais nous sommes épargnés pour l’instant.» Puisque ma propre situation à Austin n’était pas tout à fait reluisante, rien de très encourageant de ce côté. Il est fort possible qu’un manque d’enthousiasme face à la situation économique des États-Unis et du Texas ait été une particularité des milieux sociaux auxquels je me mêlais, à l’époque. Néanmoins, tant dans le milieu universitaire (qui venait de connaître des coupures drastiques) que dans celui plus populaire des brasseurs de bière, un optimisme bien prudent semblait régner.

Le contraste, peu après mon retour à Montréal, était assez flagrant. Malgré divers problèmes économiques, les milieux dans lesquels je me suis (ré)inséré faisaient figure d’oasis de paix, en comparaison avec mon expérience à Austin en 2007–2008 (ou à Montréal en 1995). Ceux qui parlaient de leur situation financière faisaient rarement référence à un problème plus large. Plusieurs personnes quittaient des emplois stables pour se lancer dans divers projets plus risqués. Sans que l’on puisse parler d’euphorie, régnait ici une atmosphère plutôt paisible, face à la situation financière. C’était pas l’âge d’or du Québec (que l’on situe plus facilement lors de la période entre Expo 67 et les JO de 1976).

Il est fort possible que, tout comme celle que j’ai eu d’Austin, mon impression de Montréal provenait des milieux dans lesquels j’œuvrais. Entre autres, il y avait une certaine effervescence dans ce que j’appelle «la scène geek montréalaise». C’est parmi eux que se trouvaient certains des plus idéalistes, qui misaient une partie de leurs vies pour des projets qui leur tenaient à cœur. En 2008, il n’était pas rare pour des membres de cette «scène» de se faire proposer des contrats assez lucratifs sans qu’ils aient besoin d’effectuer des recherches approfondies. Les acteurs du Web, par exemple, trouvaient facilement quelque-chose à faire, sans avoir à chercher bien loin. On parle d’un groupe assez restreint (je l’estimerais à environ 500 personnes), mais la possibilité que j’avais de m’y insérée a contribué assez largement à mon impression de Montréal. D’ailleurs, depuis mon retour, j’ai obtenu plusieurs contrats très intéressants sans avoir à chercher bien activement.

L’autre sphère d’action de ma vie montréalaise, le milieu universitaire, me donnait aussi un certain air de sérénité. S’il y a très peu de postes permanents dans ce milieu, à l’échelle du continent, il m’a été possible de donner de plus en plus de cours, à Concordia. En fait, pour la première fois de ma carrière, je peux dire que j’ai commencé à me tailler une place dans ce milieu. Sans devenir indispensable et tout en gardant un fort sens critique face au milieu académique, je suis plus à l’aise avec mon statut de «chargé de cours + travailleur autonome». D’ailleurs, petit-à-petit, je commence à trouver plus de liens entre les deux dimensions de ma vie professionnelle. Assez confortable, comme situation. Pour moi, ça vaut plus qu’un gros salaire.

Puisque la situation financière du lieu où je vis a beaucoup d’implications sur mon expérience en cet endroit, c’est une bonne occasion de préciser ma pensée là-dessus. Ma propre situation financière a évidemment un impact important sur ma vie, compte tenu d’un système social qui accorde énormément d’importance à l’argent. Mais, ce qui m’affecte le plus, c’est le «climat social» dans lequel je vis. Un marasme ambiant a un impact négatif plus grand sur moi que des problèmes financiers. D’autre part, lorsque l’atmosphère générale est plutôt positive et que les questions d’argent font rarement leur apparition dans les conversations que je peux avoir avec les gens autour de moi, je m’en porte mieux même si ma situation personnelle n’est pas très reluisante.

Et c’est probablement un bon point où terminer cette réflexion au sujet de mon retour à Montréal. Je suis revenu à Montréal (et j’y demeure depuis près de quatre ans) parce qu’il fait bon y vivre.

Du moins, c’est la partie impersonnelle. Pour l’aspect personnel, ce sera pour un autre jours.

Espace social et innovation ouverte

Présentation pour le panel « Innovation ouverte et living labs, la divergence cohésive par les réseaux sociaux ?» organisé par Patrick Dubé dans le cadre de la dixième conférence internationale webcom Montréal.

Café à la montréalaise

Montréal est en passe de (re)devenir une destination pour le café. Mieux encore, la «Renaissance du café à Montréal» risque d’avoir des conséquences bénéfiques pour l’ensemble du milieu culinaire de la métropole québécoise.

Cette thèse peut sembler personnelle et je n’entends pas la proposer de façon dogmatique. Mais en me mêlant au milieu du café à Montréal, j’ai accumulé un certain nombre d’impressions qu’il me ferait plaisir de partager. Il y a même de la «pensée magique» dans tout ça en ce sens qu’il me semble plus facile de rebâtir la scène montréalaise du café si nous avons une idée assez juste de ce qui constitue la spécificité montréalaise.

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Ce que mes amis sont devenus

Quelques anciens de Notre-Dame-de-PontmainOn a bien vieilli!
Quelques anciens de Notre-Dame-de-Pontmain

C’est-tu pas une belle gang, ça? Nous étions quelques anciens de l’école primaire Notre-Dame-de-Pontmain de Laval à bruncher ensemble en ce dimanche, 26 octobre 2008. Une journée à marquer d’une pierre blanche.

via Facebook | Photos de Notre-Dame-de-Pontmain

Il y a quelque-chose de profond dans le fait de revoir des amis d’enfance. Vraiment. C’est un peu difficile à verbaliser, mais ça se comprend bien.

Il y a un peu plus d’un an, je me demandais ce que mes amis étaient devenus. Je cherchais alors à contacter quelques personnes pour les inviter à mon anniversaire de mariage. C’est d’ailleurs en préparant cet anniversaire que j’ai parcouru des réseaux d’anciens. Suite à cet anniversaire, j’ai manifesté ma fierté d’avoir des amis si fascinants. Aujourd’hui, je souhaite de nouveau célébrer l’amitié.

Pour un papillon social, c’est pas très surprenant. J’aime entrer en contact avec les gens, que je les aie connus plus tôt ou non. Que voulez-vous, j’aime le monde. Tel que mentionné dans un billet précédent, je me suis autrefois senti ostracisé. Je sais pas s’il y a une causalité entre mon identité comme papillon social et mon enfance, mais je trouve que c’est un pattern intéressant: le type porté vers les autres, qui passe une enfance plutôt solitaire, devient un papillon social à l’âge adulte. L’image de la «chenille sociale» est assez forte aussi!

Outre la publication de cette photo, ce qui me motive à écrire ce billet c’est Facebook. Si si! Parce que ce petit groupe d’anciens poursuit la discussion. Parce qu’on se «retrouve», dans un sens très profond, grâce à Facebook. Et parce que j’ai revisité ma liste d’amis sur Facebook et je suis encore plus fier.

Voyez-vous, je créais une «liste d’amis» sur Facebook, pour ces anciens du primaire. Cette fonction de liste d’amis sur Facebook est un peu limitée mais elle peut être utile si, comme tout semble l’indiquer, notre groupe d’anciens décide d’organiser d’autres événements. Pour organiser le brunch, j’ai fait parvenir une invitation à tous les membres du groupe Facebook des anciens de notre école alors que j’aurais mieux fait de cibler ceux de ma «cohorte». C’est un petit détail pratique, mais ça m’a permis de réfléchir.

Parce qu’en créant cette liste d’amis, je me suis rendu compte à quel point j’ai une idée assez précise de ce qui me lie à chacun de mes contacts sur Facebook. Dans ce cas-ci, j’ai rapidement pu sélectionner ceux que j’ai rencontrés au primaire, ceux que j’ai connus au secondaire et ceux avec qui je suis allé au Cégep. Parmi les autres, il y a des blogueurs, des musiciens, des spécialistes de la bière et/ou du café, des collègues du milieu académique, quelques amis de mes amis, quelques anciens étudiants et quelques personnes qui ont manifesté un intérêt spécifique à mon égard. Pour le reste, ce sont des gens que j’ai rencontré en-ligne ou hors-ligne, généralement dans un contexte spécifique. Sur 471 contacts que j’ai sur Facebook à l’heure actuelle, moins d’une trentaine (27, pour être précis) que je n’étais pas en mesure d’identifier immédiatement. Parmi eux, peut-être trois ou quatre par rapport auxquels persiste une certaine ambiguïté. Et plusieurs personnes qui font partie de mon réseau direct mais que je n’ai pas rencontré très directement. En d’autres termes, des gens avec qui j’ai des liens moins étroits mais dont la présence dans mon réseau social est «pleine de sens», surtout si on pense aux fameux «liens faibles» (“weak ties”). D’ailleurs, ces liens faibles constituent une part importante de ce que j’ai tendance à appeler «l’effet du papillon social», par référence à l’effet papillon d’Edward Lorenz. Pour mémoire (selon TF1):

Prévisibilité : est-ce que le battement des ailes d’un papillon au Brésil peut déclencher une tornade au Texas?

Enfin… J’inclue surtout cette citation pour conserver quelques notes au sujet de cet effet. C’est une sorte de digression assez égoïste.

Toujours est-il que… Nous disions donc… Ah… Oui!

«Retrouver» mes amis, mes connaissances, mes liens, ça fait battre mes ailes de papillon social.

Flap flap!

L'intellectuel s'assume

Le personnage de l’intellectuel(le) mérite bien son petit billet. D’autant que son identité est venue se loger à plusieurs reprises dans ma vie, ces derniers temps.

(Pour simplifier, et par référence à un contexte universaliste, j’utiliserai le terme «intellectuel» au masculin comme s’il était neutre.)

Oui, bien entendu, je suis moi-même un intellectuel et je m’assume en tant que tel. D’ailleurs, j’ai d’abord pensé intituler ce billet «Confessions d’un intellectuel solidaire» ou quelque-chose du genre. Mais la formule «Confessions d’un <nom><adjectif>» est déjà assez fréquente, sur ce blogue. Et je ne pense pas seulement de façon introspective à ce personnage.

D’ailleurs, c’est en lisant certains trucs au sujet de la fameuse Affaire Dreyfus que m’est venue l’idée d’écrire un billet sur la notion d’«intellectuel». Il s’avère que l’adoption du terme «intellectuel» pour désigner une certaine catégorie d’individu puisse dater de la France de la fin du XIXè siècle, y compris dans son usage anglais. Cette période historique m’a fortement influencé, surtout par la lecture de divers écrivains français de l’époque. Mais c’est moins par désir de reconstituer une réalité historique que je me mets à parler d’intellectuel que par intérêt pour la construction de personnages sociaux, quels qu’ils soient. Penser au fait que l’intellectuel est construit me permet de remettre en contexte social un ensemble de réalités qui m’apparaissent intéressantes. Surtout qu’elles peuvent facilement être liées à la «culture geek» qui m’intéresse tant, en plus de me toucher directement.

Évidemment, ce n’est pas la première fois que l’intellectuel comme personnage se retrouve sur ce blogue. Mais le contexte semblait particulièrement approprié, aujourd’hui.

Faut dire que je suis allé à un petit brunch avec des amis du primaire. Ça ne surprendra personne de savoir que ces amis me considéraient déjà comme un intellectuel à l’époque. Pas qu’ils aient utilisé le terme. Mais l’étiquette était là. Sauf que, contrairement à ce que j’ai ressenti il y a près de trente ans, cette étiquette n’était pas la base d’un rejet.

D’ailleurs, je pense souvent à la théorie de l’étiquetage. Elle était même présente dans un cours de sociologie que j’enseignais l’été dernier. Pour simplifier: les étiquettes qui nous sont collées ont des implications durables dans nos agissements sociaux. Ou, pour citer Howie Becker selon un dictionnaire suisse:

Le comportement déviant est ce que les gens étiquettent comme tel ; le déviant est celui à qui on a réussi à coller cette étiquette

(Évidemment, j’étends la notion d’étiquetage hors de la déviance au sens strict.)

Dans ce contexte, le comportement d’intellectuel est celui qui est étiquetté comme tel. L’intellectuel est celui à qui on a réussi à coller cette étiquette.

Version personnelle (que j’ai même eu l’occasion d’exposer à un ami du primaire): je me comporte en fonction de l’étiquette d’intellectuel qui a été posée sur moi, dès le jeune âge. Pas que cette étiquette est abusive: elle colle parce qu’elle trouve une surface qui s’y prête. Mais le personnage de l’intellectuel n’est pas naturel, universel, atemporel ou dénué d’ambiguïté.

Parlant d’ambiguïté, faudrait penser à le définir, cet intellectuel.

Selon Wikipedia:

Un intellectuel est une personne qui, du fait de sa position sociale, dispose d’une forme d’autorité et s’engage dans la sphère publique pour défendre des valeurs.

Pas mal. C’est un peu la base de mon premier billet sur les intellectuels. L’engagement public prend diverses formes et on comprend le lien avec l’Affaire Dreyfus.

Mais les usages communs du terme (et d’«intellectualisme» et “intellectualism“) semblent aller dans diverses autres directions. D’abord, la notion d’une intelligence «supérieure» (que les cognitivistes relativisent si bien mais qui semble consensuelle, socialement). Cette perception de l’intelligence est liée à une forme d’élitisme, l’intellectuel fait partie d’une élite particulière et exclue parfois ceux qui n’en font pas partie. Puis il y a la notion de «rationalité», l’intellectuel conçu comme étant «loin de ses émotions». Ou la maladresse et le manque d’aptitudes manuelles, le terme «intellectuel» alors utilisé pour exprimer un certain mépris. Pour aller plus loin, on peut même dire que le fait de souscrire à un certain dualisme «corps/esprit» est souvent teinté d’«intellectualisme».

Ces dénotations et connotations me semblent toutes appropriées pour décrire un type précis d’intellectuel: le «geek» (j’aime bien «geekette» pour le féminin; il y a relativement peu de femmes geeks). Le personnage du geek est une part important du stéréotype contemporain lié à l’intellectuel. Contrairement au «nerd» des années 1980, le geek a désormais une place de choix au sein de la culture populaire. Et la réhabilitation du geek constitue un mouvement contraire à une vague d’anti-intellectualisme très patente aux États-Unis et dans d’autres sociétés post-industrielles.

Penser au geek en tant qu’intellectuel permet de situer le personnage dans son contexte social. D’un point de vue professionnel, le geek typique est souvent ingénieur, informatien ou scientifique. Le contexte scolaire a souvent accordé beaucoup d’importance aux notes qu’il obtenait. Il est peut-être très apte à entreprendre diverses activités manuelles, il peut même «travailler de ses mains autant que de sa tête», mais son intellect demeure valorisé. C’est «un cerveau», un “brainiac”. Pas que son «niveau d’intelligence» est nécessairement plus élevé que la moyenne, mais le type particulier d’intelligence qui le caractérise correspond largement à l’idée qu’on se fait généralement du «quotient intellectuel»: capacité d’abstraction, sens logique, rapidité à résoudre des équations ou à se remémorer une information, minutie…

Pour revenir à la construction sociale du personnage de l’intellectuel. Malgré certaines transformations au cours du dernier siècle, l’intellectuel conserve un statut social particulier. Dans un modèle d’économie politique (à la fois dans sa version capitaliste que socialiste), l’intellectuel fait partie d’une espèce de classe sociale avec ses caractéristiques particulières. C’est un type de «col blanc» qui ne fait pas un travail très routinier. C’est aussi l’individu qui bénéficie du privilège lié à l’éducation post-secondaire dans les sociétés post-industrielles. C’est celui qui a le loisir de lire et de parfaire son apprentissage. C’est le public-cible de «La Culture», au sens raffiné du terme. C’est peut-être même un snob, un personnage hautain, l’opposé du «vrai monde».

Et c’est là que le mode introspectif me fait réagir: je suis peut-être un intellectuel, mais je suis pas snob. Si je suis «anti-» quoi que ce soit, c’est anti-snob. Et je ne considère pas l’intellectuel comme plus intelligent qu’un autre. Je considère surtout l’intellectuel comme une création des sociétés post-industrielles, basées sur la division pointue du travail social. Même que, ce snobisme, c’est ce qui me dérange le plus du fait d’être intellectuel. C’est probablement pour ça que, même si je m’assume comme intellectuel, je tente souvent d’effacer cette étiquette. «Je suis un intellectuel mais je suis aussi un bon gars.»

Dans mon cas, le fait d’être considéré comme un intellectuel a beaucoup de lien avec mon éloquence perçue. On m’a toujours considéré comme éloquent. Enfant, déjà, je «parlais bien». Du moins, c’est ce qu’on a dit de moi (pas plus tard qu’aujourd’hui). Bon, d’accord, comme l’art oratoire a toujours été valorisé dans ma famille, j’ai probablement été porté à m’amuser avec le verbe. Aussi, je lisais déjà beaucoup, enfant. Et j’écrivais: à l’âge de dix ans, je tapais à la dactylo un petit texte au sujet de la perfection (qui semble logiquement impossible puisqu’elle est une absence de défaut). Et j’avais l’occasion de m’exprimer. Auprès d’adultes, surtout.

D’ailleurs, c’est probablement un point très important. Tout jeune, j’avais des rapports assez étroits avec plusieurs adultes (des amis de mes parents, surtout). J’étais souvent le seul enfant parmi de nombreux adultes. Plusieurs d’entre eux étaient profs (comme mon père). On m’écoutait avec intérêt. Dans une certaine mesure, j’étais presque pavané comme un animal de cirque qui pouvait discourir sur tout et sur rien. Mon père a souvent parlé de tout ça comme d’un problème fondamental. Peut-être par extension, mon étiquette d’intellectuel était perçue comme un problème. Fondamental.

Je considère aujourd’hui que je me suis bien développé. Je suis ce que j’ai toujours voulu être et je peux parfois faire ce que j’ai toujours voulu faire. Je devrais pas avoir honte.

D’être un intellectuel.

Éloge du nombrilisme

Bon, «éloge» c’est un peu fort. Pas vraiment question ici de faire l’apologie de l’égocentrisme, de l’égoïsme ou de l’insensibilité. Mais plusieurs circonstances m’ont mené à penser aux avantages d’une certaine «charité bien ordonnée» qui accorde une certaine place à la compartimentalisation entre soi et l’Autre.

Trame sonore (écouter ici), Actualités chantées par Diane Dufresne.

On n’est pas v’nus au monde pour se r’garder l’nombril mais quand i’ tombe des bombes, faut ben s’mettre à l’abril.

Oui, je sais, la chanson est très ironique. Loin de moi l’idée de m’ensevelir la tête sous le sable. Mais l’idée de base n’est pas si absurde qu’elle n’y paraît, même pour ceux parmi nous dotés (ou victimes) d’une «conscience sociale» et d’une empathie très fortes.

Il est de bon ton, dans certains milieux, de se préoccuper du monde. De s’attrister du sort de son prochain. Surtout si ce prochain est bien loin de nous. Dans le milieu académique, et plus particulièrement en science sociale, cette attention portée aux problèmes vécus par les autres est parfois poussée à sa limite logique. Plusieurs d’entre nous en conçoivent une vision très négative de l’humanité. Pour un humaniste, ce négativisme ambiant peut sembler inadéquat. «C’est bien beau de porter le poids du monde mais toujours faudrait-il percevoir du monde sa beauté.» Sans oublier que ce n’est généralement pas en se morfondant sur les problèmes de la planète qu’on réussit à les résoudre.

Une partie de la question est liée à la communication et aux médias. De façon sans doute plus efficace qu’à aucun autre moment de l’histoire humaine, nous pouvons désormais recevoir les «mauvaises nouvelles» des quatre coins de la planète. Pas que les médias de masse soient la cause ultime de ce que j’ai tendance à percevoir comme un marasme. Mais un même phénomène social à large échelle englobe à la fois le négativisme primaire de certains milieux et cette tendance qu’ont les journalistes de diffuser l’information la plus déprimante qui soit (liée, selon certains, aux nécessités publicitaires). Sans parler d’un lien causal, on peut décrire une certaine cohérence logique: marasme et journalisme «vont très bien ensemble».

Sans vouloir être trop provocateur, peut-être est-ce ici que se situe la «banalité du mal» décrite par Arendt?

Selon moi, l’attitude positive d’Isabelle Bourgeois et de Planet Positive, tout comme l’orientation vers les solutions chez les Reporters d’espoir sont plus à même de canaliser les changements sociaux en fonction des valeurs et idéaux des gens impliqués que l’optique journalistico-misérabiliste qui veut que «tout va mal jusqu’à preuve du contraire».

Comme c’est souvent le cas, il y a à la fois une part sociale et une part individuelle à prendre en compte dans le rapport qu’on pourrait dire «morbide» entre certains bien-pensants et le «sort du monde». Du point de vue individuel, on se rapproche de la psychologie de la névrose, du moins dans son acception usuelle non-diagnostique. Du point de vue social, on pourrait penser à un certain paternalisme: parmi ceux qui s’inquiètent tant du sort du monde se trouvent sans doute plusieurs «donneurs de leçon» qui croient avoir mieux compris que tous les autres. C’est un point de vue critique que j’ai de la difficulté à ne pas entretenir. Mais il s’agit plus d’une réaction personnelle que d’une analyse solide.

Revenons à nos moutons. Et au nombril, centre d’un certain univers.

Le nombrilisme a-t-il une place? De par mon orientation altrocentrique, j’ai tendance à croire que non. Jusqu’à tout récemment, ma vision personnelle du monde n’accordait que peu de valeur à l’égocentrisme, au retour sur soi. Je tolérais l’égoïsme des autres mais j’étais si intransigeant envers mon propre comportement que je n’osais presque pas «penser à moi». Depuis quelques temps, suite à une démarche très personnelle, j’ai appris à être moins sévère à mon égard et à accepter l’indulgence centrée sur soi-même. Il y a un aspect thérapeutique au fait d’accepter de se faire du bien à soi-même.

Ayant déjà énoncé un thème lié à une chanson, voici quelques paroles d’une autre chanson, tirée d’une comédie musicale des années 1920 et interprétée par plusieurs musiciens de Jazz:

I want to be happy
But I won’t be happy
Till I make you happy too.

J’aime bien cette pièce, en tant que standard de Jazz. Mais en tant que perspective sur le bonheur, ces paroles semblent représenter une vision assez problématique: «je ne serai heureux que si je peux te rendre heureux(se)». Un bonheur aussi conditionnel peut-il mener à une réelle sérénité?

Bon, l’extrême inverse n’est probablement pas plus sensé. Une attitude sereine demande une certaine empathie, voire de la sympathie (du moins, pour ceux parmi nous qui ne sont pas ermites). Mais il doit bien y avoir un équilibre à trouver ou, tout simplement, une attitude qui tient compte tout à la fois du bonheur des autres et de son propre bonheur.

Beaucoup d’autres choses à dire sur le sujet. Entre autres, sur l’orientation-bonheur énoncée comme cure à la crise financière ou sur la compartimentalisation nombriliste dans certains contextes culturels (y compris au Québec). Ce sera pour plus tard. Mon propre petit moi individuel égoïste me fait signe.

😀

Éloge de la courtoisie en-ligne

Nous y voilà!

Après avoir terminé mon billet sur le contact social, j’ai reçu quelques commentaires et eu d’autres occasions de réfléchir à la question. Ce billet faisait suite à une interaction spécifique que j’ai vécue hier mais aussi à divers autres événements. En écrivant ce billet sur le contact social, j’ai eu l’idée (peut-être saugrenue) d’écrire une liste de «conseils d’ami» pour les gens qui désirent me contacter. Contrairement à mon attitude habituelle, j’ai rédigé cette liste dans un mode assez impératif et télégraphique. C’est peut-être contraire à mon habitude, mais c’est un exercice intéressant à faire, dans mon cas.

Bien qu’énoncés sur un ton quasi-sentencieux, ces conseils se veulent être des idées de base avec lesquelles je travaille quand on me sollicite (ce qui arrive plusieurs fois par jour). C’est un peu ma façon de dire: je suis très facile à contacter mais voici ce que je considère comme étant des bonnes et mauvaises idées dans une procédure de contact. Ça vaut pour mes lecteurs ici, pour mes étudiants (avant que je aie rencontrés), pour des contacts indirects, etc.

Pour ce qui est du «contact social», je parlais d’un contexte plus spécifique que ce que j’ai laissé entendre. Un des problèmes, c’est que même si j’ai de la facilité à décrire ce contexte, j’ai de la difficulté à le nommer d’une façon qui soit sans équivoque. C’est un des mondes auxquels je participe et il est lié à l’«écosystème geek». En parlant de «célébrité» dans le billet sur le contact social, je faisais référence à une situation assez précise qui est celle de la vie publique de certaines des personnes qui passent le plus clair de leur temps en-ligne. Les limites sont pas très claires mais c’est un groupe de quelques millions de personnes, dont plusieurs Anglophones des États-Unis, qui entrent dans une des logiques spécifiques de la socialisation en-ligne. Des gens qui vivent et qui oeuvrent dans le média social, le marketing social, le réseau social, la vie sociale médiée par les communications en-ligne, etc.

Des «socialiseurs alpha», si on veut.

C’est pas un groupe homogène, loi de là. Mais c’est un groupe qui a ses codes, comme tout groupe social. Certains individus enfreignent les règles et ils sont ostracisés, parfois sans le savoir.

Ce qui me permet de parler de courtoisie.

Un des trucs dont on parle beaucoup dans nos cours d’introduction, en anthropologie culturelle, c’est la diversité des normes de politesse à l’échelle humaine. Pas parce que c’est une partie essentielle de nos recherches, mais c’est souvent une façon assez efficace de faire comprendre des concepts de base à des gens qui n’ont pas (encore) de formation ethnographique ou de regard anthropologique. C’est encore plus efficace dans le cas d’étudiants qui ont déjà été formés dans une autre discipline et qui ont parfois tendance à ramener les concepts à leur expérience personnelle (ce qui, soit dit en passant, est souvent une bonne stratégie d’apprentissage quand elle est bien appliquée). L’idée de base, c’est qu’il n’y a pas d’«universal», de la politesse (malgré ce que disent Brown et Levinson). Il n’y a pas de règle universelle de politesse qui vaut pour l’ensemble de la population humaine, peu importe la distance temporelle ou culturelle. Chaque contexte culturel est bourré de règles de politesse, très souvent tacites, mais elles ne sont pas identiques d’un contexte à l’autre. Qui plus est, la même règle, énoncée de la même façon, a souvent des applications et des implications très différentes d’un contexte à l’autre. Donc, en contexte, il faut savoir se plier.

En classe, il y en a toujours pour essayer de trouver des exceptions à cette idée de base. Mais ça devient un petit jeu semi-compétitif plutôt qu’un réel processus de compréhension. D’après moi, ç’a un lien avec ce que les pédagogues anglophones appellent “Ways of Knowing”. Ce sont des gens qui croient encore qu’il n’existe qu’une vérité que le prof est en charge de dévoiler. Avec eux, il y a plusieurs étapes à franchir mais ils finissent parfois par passer à une compréhension plus souple de la réalité.

Donc, une fois qu’on peut travailler avec cette idée de base sur la non-universalité de règles de politesse spécifiques, on peut travailler avec des contextes dans lesquelles la politesse fonctionne. Et elle l’est fonctionnelle!

Mes «conseils d’ami» et mon «petit guide sur le contact social en-ligne» étaient à inscrire dans une telle optique. Mon erreur est de n’avoir pas assez décrit le contexte en question.

Si on pense à la notion de «blogosphère», on a déjà une idée du contexte. Pas des blogueurs isolés. Une sphère sociale qui est concentrée autour du blogue. Ces jours-ci, à part le blogue, il y a d’autres plates-formes à travers lesquelles les gens dont je parle entretiennent des rapports sociaux plus ou moins approfondis. Le micro-blogue comme Identi.ca et Twitter, par exemple. Mais aussi des réseaux sociaux comme Facebook ou même un service de signets sociaux comme Digg. C’est un «petit monde», mais c’est un groupe assez influent, puisqu’il lie entre eux beaucoup d’acteurs importants d’Internet. C’est un réseau tentaculaire, qui a sa présence dans divers milieux. C’est aussi, et c’est là que mes propos peuvent sembler particulièrement étranges, le «noyau d’Internet», en ce sens que ce sont des membres de ce groupe qui ont un certain contrôle sur plusieurs des choses qui se passent en-ligne. Pour utiliser une analogie qui date de l’ère nationale-industrielle (le siècle dernier), c’est un peu comme la «capitale» d’Internet. Ou, pour une analogie encore plus vieillotte, c’est la «Métropole» de l’Internet conçu comme Empire.

Donc, pour revenir à la courtoisie…

La spécificité culturelle du groupe dont je parle a créé des tas de trucs au cours des années, y compris ce qu’ils ont appelé la «Netiquette» (de «-net» pour «Internet» et «étiquette»). Ce qui peut contribuer à rendre mes propos difficiles à saisir pour ceux qui suivent une autre logique que la mienne, c’est que tout en citant (et apportant du support à) certaines composantes de cette étiquette, je la remets en contexte. Personnellement, je considère cette étiquette très valable dans le contexte qui nous préoccupe et j’affirme mon appartenance à un groupe socio-culturel précis qui fait partie de l’ensemble plus vaste auquel je fais référence. Mais je conserve mon approche ethnographique.

La Netiquette est si bien «internalisée» par certains qu’elles semblent provenir du sens commun (le «gros bon sens» dont je parlais hier). C’est d’ailleurs, d’après moi, ce qui explique certaines réactions très vives au bris d’étiquette: «comment peux-tu contrevenir à une règle aussi simple que celle de donner un titre clair à ton message?» (avec variantes plus insultantes). Comme j’ai tenté de l’expliquer en contexte semi-académique, une des bases du conflit en-ligne (la “flame war”), c’est la difficulté de se ressaisir après un bris de communication. Le bris de communication, on le tient pour acquis, il se produit de toutes façons. Mais c’est la façon de réétablir la communication qui change tout.

De la même façon, c’est pas tant le bris d’étiquette qui pose problème. Du moins, pas l’occasion spécifique de manquement à une règle précise. C’est la dynamique qui s’installe suite à de nombreux manquements aux «règles de base» de la vie sociale d’un groupe précis. L’effet immédiat, c’est le découpage du ‘Net en plus petites factions.

Et, personnellement, je trouve dommage ce fractionnement, cette balkanisation.

Qui plus est, c’est dans ce contexte que, malgré mon relativisme bien relatif, j’assigne le terme «éthique» à mon hédonisme. Pas une éthique absolue et rigide. Mais une orientation vers la bonne entente sociale.

Qu’on me comprenne bien (ça serait génial!), je me plains pas du comportement des gens, je ne jugent pas ceux qui se «comportent mal» ou qui enfreignent les règles de ce monde dans lequel je vis. Mais je trouve utile de parler de cette dynamique. Thérapeutique, même.

La raison spécifique qui m’a poussé à écrire ce billet, c’est que deux des commentaires que j’ai reçu suite à mes billets d’hier ont fait appel (probablement sans le vouloir) au «je fais comme ça me plaît et ça dérange personne». Là où je me sens presqu’obligé de dire quelque-chose, c’est que le «ça dérange personne» me semblerait plutôt myope dans un contexte où les gens ont divers liens entre eux. Désolé si ça choque, mais je me fais le devoir d’être honnête.

D’ailleurs, je crois que c’est la logique du «troll», ce personnage du ‘Net qui prend un «malin plaisir» à bousculer les gens sur les forums et les blogues. C’est aussi la logique du type macho qui se plaît à dire: «Je pince les fesses des filles. Dix-neuf fois sur 20, je reçois une baffe. Mais la vingtième, c’est la bonne». Personnellement, outre le fait que je sois féministe, j’ai pas tant de problèmes que ça avec cette idée quand il s’agit d’un contexte qui le permet (comme la France des années 1990, où j’ai souvent entendu ce genre de truc). Mais là où ça joue pas, d’après moi, c’est quand cette attitude est celle d’un individu qui se meut dans un contexte où ce genre de chose est très mal considéré (par exemple, le milieu cosmopolite contemporain en Amérique du Nord). Au niveau individuel, c’est peut-être pas si bête. Mais au niveau social, ça fait pas preuve d’un sens éthique très approfondi.

Pour revenir au «troll». Ce personnage quasi-mythique génère une ambiance très tendue, en-ligne. Individuellement, il peut facilement considérer qu’il est «dans son droit» et que ses actions n’ont que peu de conséquences négatives. Mais, ce qui se remarque facilement, c’est que ce même individu tolère mal le comportement des autres. Il se débat «comme un diable dans le bénitier», mais c’est souvent lui qui «sème le vent» et «récolte la tempête». Un forum sans «troll», c’est un milieu très agréable, “nurturing”. Mais il n’est besoin que d’un «troll» pour démolir l’atmosphère de bonne entente. Surtout si les autres membres du groupes réagissent trop fortement.

D’ailleurs, ça me fait penser à ceux qui envoient du pourriel et autres Plaies d’Internet. Ils ont exactement la logique du pinceur de femmes, mais menée à l’extrême. Si aussi peu que 0.01% des gens acceptent le message indésirable, ils pourront en tirer un certain profit à peu d’effort, peu importe ce qui affecte 99.99% des récipiendaires. Tant qu’il y aura des gens pour croire à leurs balivernes ou pour ouvrir des fichiers attachés provenant d’inconnus, ils auront peut-être raison à un niveau assez primaire («j’ai obtenu ce que je voulais sans me forcer»). Mais c’est la société au complet qui en souffre. Surtout quand on parle d’une société aussi diversifiée et complexe que celle qui vit en-ligne.

C’est intéressant de penser au fait que la culture en-ligne anglophone accorde une certaine place à la notion de «karma». Depuis une expression désignant une forme particulière de causalité à composante spirituelle, cette notion a pris, dans la culture geek, un acception spécifique liée au mérite relatif des propos tenus en-ligne, surtout sur le vénérable site Slashdot. Malgré le glissement de sens de causalité «mystique» à évaluation par les pairs, on peut lier les deux concepts dans une idée du comportement optimal pour la communication en-ligne: la courtoisie.

Les Anglophones ont tendance à se fier, sans les nommer ou même les connaître, aux maximes de Grice. J’ai beau percevoir qu’elles ne sont pas universelles, j’y vois un intérêt particulier dans le contexte autour duquel je tourne. L’idée de base, comme le diraient Wilson et Sperber, est que «tout acte de communication ostensive communique la présomption de sa propre pertinence optimale». Cette pertinence optimale est liée à un processus à la fois cognitif et communicatif qui fait appel à plusieurs des notions élaborées par Grice et par d’autres philosophes du langage. Dans le contexte qui m’intéresse, il y a une espèce de jeu entre deux orientations qui font appel à la même notion de pertinence: l’orientation individuelle («je m’exprime») souvent légaliste-réductive («j’ai bien le droit de m’exprimer») et l’orientation sociale («nous dialoguons») souvent éthique-idéaliste («le fait de dialoguer va sauver le monde»).

Aucun mystère sur mon orientation préférée…

Par contre, faut pas se leurrer: le fait d’être courtois, en-ligne, a aussi des effets positifs au niveau purement individuel. En étant courtois, on se permet très souvent d’obtenir de réels bénéfices, qui sont parfois financiers (c’est comme ça qu’on m’a payé un iPod touch). Je parle pas d’une causalité «cosmique» mais bien d’un processus précis par lequel la bonne entente génère directement une bonne ambiance.

Bon, évidemment, je semble postuler ma propre capacité à être courtois. Il m’arrive en fait très souvent de me faire désigner comme étant très (voire trop) courtois. C’est peut-être réaliste, comme description, même si certains ne sont peut-être pas d’accord.

À vous de décider.

Le petit guide du contact social en-ligne (brouillon)

Je viens de publier un «avis à ceux qui cherchent à me contacter». Et je pense à mon expertise au sujet de la socialisation en-ligne. Ça m’a donné l’idée d’écrire une sorte de guide, pour aider des gens qui n’ont pas tellement d’expérience dans le domaine. J’ai de la difficulté à me vendre.

Oui, je suis un papillon social. Je me lie facilement d’amitié avec les gens et j’ai généralement d’excellents contacts. En fait, je suis très peu sélectif: à la base, j’aime tout le monde.

Ce qui ne veut absolument pas dire que mon degré d’intimité est constant, peu importe l’individu. En fait, ma façon de gérer le degré d’intimité est relativement complexe et dépend d’un grand nombre de facteurs. C’est bien conscient mais difficile à verbaliser, surtout en public.

Et ça m’amène à penser au fait que, comme plusieurs, je suis «très sollicité». Chaque jour, je reçois plusieurs requêtes de la part de gens qui veulent être en contact avec moi, d’une façon ou d’une autre. C’est tellement fréquent, que j’y pense peu. Mais ça fait partie de mon quotidien, comme c’est le cas pour beaucoup de gens qui passent du temps en-ligne (blogueurs, membres de réseaux sociaux, etc.).

Évidemment, un bon nombre de ces requêtes font partie de la catégorie «indésirable». On pourrait faire l’inventaire des Dix Grandes Plaies d’Internet, du pourriel jusqu’à la sollicitation  intempestive. Mais mon but ici est plus large. Discuter de certaines façons d’établir le contact social. Qu’il s’agisse de se lier d’amitié ou simplement d’entrer en relation sociale diffuse (de devenir la «connaissance» de quelqu’un d’autre).

La question de base: comment effectuer une requête appropriée pour se mettre en contact avec quelqu’un? Il y a des questions plus spécifiques. Par exemple, comment démontrer à quelqu’un que nos intentions sont légitimes? C’est pas très compliqué et c’est très rapide. Mais ça fait appel à une logique particulière que je crois bien connaître.

Une bonne partie de tout ça, c’est ce qu’on appelle ici «le gros bon sens». «Ce qui devrait être évident.» Mais, comme nous le disons souvent en ethnographie, ce qui semble évident pour certains peut paraître très bizarre pour d’autres. Dans le fond, le contact social en-ligne a ses propres contextes culturels et il faut apprendre à s’installer en-ligne comme on apprend à emménager dans une nouvelle région. Si la plupart des choses que je dis ici semblent très évidentes, ça n’implique pas qu’elles sont bien connues du «public en général».

Donc, quelle est la logique du contact social en-ligne?

Il faut d’abord bien comprendre que les gens qui passent beaucoup de temps en-ligne reçoivent des tonnes de requêtes à chaque jour. Même un papillon social comme moi finit par être sélectif. On veut bien être inclusifs mais on veut pas être inondés, alors on trie les requêtes qui nous parviennent. On veut bien faire confiance, mais on veut pas être dupes, alors on se tient sur nos gardes.

Donc, pour contacter quelqu’un comme moi, «y a la manière».

Une dimension très importante, c’est la transparence. Je pense même à la «transparence radicale». En se présentant aux autres, vaut mieux être transparent. Pas qu’il faut tout dévoiler, bien au contraire. Il faut «contrôler son masque». Il faut «manipuler le voile». Une excellente façon, c’est d’être transparent.

L’idée de base, derrière ce concept, c’est que l’anonymat absolu est illusoire. Tout ce qu’on fait en-ligne laisse une trace. Si les gens veulent nous retracer, ils ont souvent la possibilité de le faire. En donnant accès à un profil public, on évite certaines intrusions.

C’est un peu la même idée derrière la «géolocation». Dans «notre monde post-industriel», nous sommes souvent faciles à localiser dans l’espace (grâce, entre autres, à la radio-identification). D’un autre côté, les gens veulent parfois faire connaître aux autres leur situation géographique et ce pour de multiples raisons. En donnant aux gens quelques informations sur notre présence géographique, on tente de contrôler une partie de l’information à notre sujet. La «géolocation» peut aller de la très grande précision temporelle et géographique («je suis au bout du comptoir de Caffè in Gamba jusqu’à 13h30») jusqu’au plus vague («je serai de retour en Europe pour une période indéterminée, au cours des six prochains mois»). Il est par ailleurs possible de guider les gens sur une fausse piste, de leur faire croire qu’on est ailleurs que là où on est réellement. Il est également possible de donner juste assez de précisions pour que les gens n’aient pas d’intérêt particulier à nous «traquer». C’est un peu une contre-attaque face aux intrusions dans notre vie privée.

Puisque plusieurs «Internautes» ont adopté de telles stratégies contre les intrusions, il est important de respecter ces stratégies et il peut être utile d’adopter des stratégies similaires. Ce qui implique qu’il faudrait accepter l’image que veut projeter l’individu et donner à cet individu la possibilité de se faire une image de nous.

Dans la plupart des contextes sociaux, les gens se dévoilent beaucoup plus facilement à ceux qui se dévoilent eux-mêmes. Dans certains coins du monde (une bonne partie de la blogosphère mais aussi une grande partie de l’Afrique), les gens ont une façon très sophistiquée de se montrer très transparents tout en conservant une grande partie de leur vie très secrète. Se cacher en public. C’est une forme radicale de la «présentation de soi». Aucune hypocrisie dans tout ça. Rien de sournois. Mais une transparence bien contrôlée. Radicale par son utilité (et non par son manque de pudeur).

«En-ligne, tout le monde agit comme une célébrité.» En fait, tout le monde vit une vie assez publique, sur le ‘Net. Ce qui implique plusieurs choses. Tout d’abord qu’il est presqu’aussi difficile de protéger sa vie privée en-ligne que dans une ville africaine typique (où la gestion de la frontière entre vie publique et vie privée fait l’objet d’une très grande sophistication). Ça implique aussi que chaque personne est moins fragile aux assauts de la célébrité puisqu’il y a beaucoup plus d’information sur beaucoup plus de personnes. C’est un peu la théorie du bruit dans la lutte contre les paparazzi et autres prédateurs. C’est là où la transparence de plusieurs aide à conserver l’anonymat relatif de chacun.

D’après moi, la méthode la plus efficace de se montrer transparent, c’est de se construire un profil public sur un blogue et/ou sur un réseau social. Il y a des tas de façons de construire son profil selon nos propres besoins et intérêts, l’effet reste le même. C’est une façon de se «présenter», au sens fort du terme.

Le rôle du profil est beaucoup plus complexe que ne semblent le croire ces journalistes qui commentent la vie des «Internautes». Oui, ça peut être une «carte de visite», surtout utile dans le réseautage professionnel. Pour certains, c’est un peu comme une fiche d’agence de rencontre (avec poids et taille). Plusieurs personnes rendent publiques des choses qui semblent compromettantes. Mais c’est surtout une façon de contrôler l’image,

Dans une certaine mesure, «plus on dévoile, plus on cache». En offrant aux gens la possibilité d’en savoir plus sur nous, on se permet une marge de manœuvre. D’ailleurs, on peut se créer un personnage de toutes pièces, ce que beaucoup ont fait à une certaine époque. C’est une technique de dissimulation, d’assombrissement. Ou, en pensant à l’informatique, c’est une méthode de cryptage et d’«obfuscation».

Mais on peut aussi «être soi-même» et s’accepter tel quel. D’un point de vue «philosophie de vie», c’est pas mauvais, à mon sens.

En bâtissant son profil, on pense à ce qu’on veut dévoiler. Le degré de précision varie énormément en fonction de nos façons de procéder et en fonction des contextes. Rien de linéaire dans tout ça. Il y a des choses qu’on dévoilerait volontiers à une étrangère et qu’on n’avouerait pas à des proches. On peut maintenir une certaine personnalité publique qui est parfois plus réelle que notre comportement en privé. Et on utilise peut-être plus de tact avec des amis qu’avec des gens qui nous rencontrent par hasard.

Il y a toute la question de la vie privée, bien sûr. Mais c’est pas tout. D’ailleurs, faut la complexifier, cette idée de «vie privée». Beaucoup de ce qu’on peut dire sur soi-même peut avoir l’effet d’impliquer d’autres personnes. C’est parfois évident, parfois très subtil. La stratégie de «transparence radicale» dans le contact social en-ligne est parfois difficile à concilier avec notre vie sociale hors-ligne. Mais on ne peut pas se permettre de ne rien dire. Le tout est une question de dosage.

Il y a de multiples façons de se bâtir un profil public et elles sont généralement faciles à utiliser. La meilleure méthode dépend généralement du contexte et, outre le temps nécessaire pour les mettre à jour (individuellement ou de façon centralisée), il y a peu d’inconvénients d’avoir de nombreux profils publics sur différents services.

Personnellement, je trouve qu’un blogue est un excellent moyen de conserver un profil public. Ceux qui laissent des commentaires sur des blogues ont un intérêt tout particulier à se créer un profil de blogueur, même s’ils ne publient pas de billets eux-mêmes. Il y a un sens de la réciprocité, dans le monde du blogue. En fait, il y a toute une négociation au sujet des différences entre commentaire et billet. Il est parfois préférable d’écrire son propre billet en réponse à celui d’un autre (les liens entre billets sont répertoriés par les “pings” et “trackbacks”). Mais, en laissant un commentaire sur le blogue de quelqu’un d’autre, on fait une promotion indirecte: «modérée et tempérée» (dans tous les sens de ces termes).

Ma préférence va à WordPress.com et Disparate est mon blogue principal. Sans être un véritable réseau social, WordPress.com a quelques éléments qui facilitent les contacts entre blogueurs. Par exemple, tout commentaire publié sur un blogue WordPress.com par un utilisateur de WordPress.com sera automatiquement lié à ce compte, ce qui facilite l’écriture du commentaire (nul besoin de taper les informations) et lie le commentateur à son identité. Blogger (ou Blogspot.com) a aussi certains de ces avantages mais puisque plusieurs blogues sur Blogger acceptent les identifiants OpenID et que WordPress.com procure de tels identifiants, j’ai tendance à m’identifier à travers WordPress.com plutôt qu’à travers Google/Blogger.

Hors du monde des blogues, il y a celui des services de réseaux sociaux, depuis SixDegrees.com (à l’époque) à OpenSocial (à l’avenir). Tous ces services offrent à l’utilisateur la possibilité de créer un profil (général ou spécialisé) et de spécifier des liens que nous avons avec d’autres personnes.

Ces temps-ci, un peu tout ce qui est en-ligne a une dimension «sociale» en ce sens qu’il est généralement possible d’utiliser un peu n’importe quoi pour se lier à quelqu’un d’autre. Dans chaque cas, il y a un «travail de l’image» plus ou moins sophistiqué. Sans qu’on soit obligés d’entreprendre ce «travail de l’image» de façon très directe, ceux qui sont actifs en-ligne (y compris de nombreux adolescents) sont passés maîtres dans l’art de jouer avec leurs identités.

Il peut aussi être utile de créer un profil public sur des plates-formes de microblogue, comme Identi.ca et Twitter. Ces plates-formes ont un effet assez intéressant, au niveau du contact social. Le profil de chaque utilisateur est plutôt squelettique, mais les liens entre utilisateurs ont un certain degré de sophistication parce qu’il y a une distinction entre lien unidirectionnel et lien bidirectionnel. En fait, c’est relativement difficile à décrire hors-contexte alors je crois que je vais laisser tomber cette section pour l’instant. Un bon préalable pour comprendre la base du microbloguage, c’est ce court vidéo, aussi disponible avec sous-titres français.

Tout ça pour parler de profil public!

En commençant ce billet, je croyais élaborer plusieurs autres aspects. Mais je crois quand même que la base est là et je vais probablement écrire d’autres billets sur la même question, dans le futur.

Quand même quelques bribes, histoire de conserver ce billet «en chantier».

Un point important, d’après moi, c’est qu’il est généralement préférable de laisser aux autres le soin de se lier à nous, sauf quand il y a un lien qui peut être établi. C’est un peu l’idée derrière mon billet précédent. Oh, bien sûr, on peut aller au-devant des gens dans un contexte spécifique. Si nous sommes au même événement, on peut aller se présenter «sans autre». Dès qu’il y a communauté de pratique (ou communauté d’expérience), on peut en profiter pour faire connaissance. S’agit simplement de ne pas s’accaparer l’attention de qui que ce soit et d’accepter la façon qu’a l’autre de manifester ses opinions.

Donc, en contexte (même en-ligne), on peut aller au-devant des gens.

Mais, hors-contexte, c’est une idée assez saugrenue que d’aller se présenter chez les gens sans y avoir été conviés.

Pour moi, c’est un peu une question de courtoisie. Mais il y a aussi une question de la compréhension du contexte. Même si nous réagissons tous un peu de la même façon aux appels non-solicités, plusieurs ont de la difficulté à comprendre le protocole.

Et le protocole est pas si différent de la vie hors-ligne. D’ailleurs, une technique très utile dans les contextes hors-ligne et qui a son importance en-ligne, c’est l’utilisation d’intermédiaires. Peut-être parce que je pense au Mali, j’ai tendance à penser au rôle du griot et au jeu très complexe de l’indirection, dans le contact social. Le réseau professionnel LinkedIn fait appel à une version très fruste de ce principe d’indirection, sans étoffer le rôle de l’intermédiaire. Pourtant, c’est souvent en construisant la médiation sociale qu’on comprend vraiment comment fonctionnent les rapports sociaux.

Toujours est-il qu’il y a une marche à suivre, quand on veut contacter les gens en-ligne. Ce protocole est beaucoup plus fluide que ne peuvent l’être les codes sociaux les mieux connus dans les sociétés industriels. C’est peut-être ce qui trompe les gens peu expérimentés, qui croient que «sur Internet, on peut tout faire».

D’où l’idée d’aider les gens à comprendre le contact social en-ligne.

Ce billet a été en partie motivé par une requête qui m’a été envoyée par courriel. Cette personne tentait de se lier d’amitié avec moi mais sa requête était décontextualisée et très vague. Je lui ai donc écrit une réponse qui contenait certains éléments de ce que j’ai voulu écrire ici.

Voici un extrait de ma réponse:

Si t’as toi-même un blogue, c’est une excellente façon de se présenter. Ou un compte sur un des multiples réseaux sociaux. Après, tu peux laisser le lien sur ton profil quand tu contactes quelqu’un et laisser aux autres le soin de se lier à toi, si tu les intéresses. C’est très facile et très efficace. Les messages non-sollicités, directement à l’adresse courriel de quelqu’un, ça éveille des suspicions. Surtout quand le titre est très générique ou que le contenu du message est pas suffisamment spécifique. Pas de ta faute, mais c’est le contexte.

En fait, la meilleure méthode, c’est de passer par des contacts préétablis. Si on a des amis communs, le tour est joué. Sinon, la deuxième meilleure méthode, c’est de laisser un commentaire vraiment très pertinent sur le blogue de quelqu’un que tu veux connaître. C’est alors cette personne qui te contactera. Mais si le commentaire n’est pas assez pertinent, cette même personne peut croire que c’est un truc indésirable et effacer ton commentaire, voire t’inclure dans une liste noire.

J’utilise pas Yahoo! Messenger, non. Et je suis pas assez souvent sur d’autres plateformes de messagerie pour accepter de converser avec des gens, comme ça. Je sais que c’est une technique utilisée par certaines personnes sérieuses, mais c’est surtout un moyen utilisé par des gens malveillants.

Si vous avez besoin d’aide, vous savez comment me contacter! 😉