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Intello

C’est un billet un peu difficile à écrire, mais je crois que c’est important pour moi de le laisser sortir.

La difficulté provient du fait que mon ton va probablement sonner opiniâtre. Pire, je risque de froisser la sensibilité de certains. Et pour rendre les choses presque tragiques, je vais parler de façon négative de certains individus. C’est vraiment pas mon genre. Et il n’y a aucun jugement de valeur sur les personnes impliquées. Je pense à des comportements que je trouve quelque peu déplacés et je me sens un certain devoir d’honnêteté et de franchise, à ce sujet. Mais je sais déjà que ça peut paraître insultant.

Les personnes que j’ai choisies sont des «personnalités publiques», habituées à la brûlure de l’opinion publique. Si elles aboutissent sur ce billet, elles le concevront comme un de ces commentaires critiques mal digérés qu’elles ont l’habitude de recevoir, dans leur courrier des lecteurs. Je ne m’inquiète donc pas pour leurs réactions. Les gens qui apprécient ces personnes auront probablement avoir une réaction similaire à celle de leurs idoles. Elles n’auront sans doûte pas l’envie de revenir sur mon blogue, mais je cherche pas à me bâtir un lectorat extensif. Par contre, ce qui m’embête un peu, c’est que mes propos risquent de modifier un peu l’opinion de certaines personnes à mon égard. C’est un risque à prendre mais mes os ne sont pas de verre et le jeu en vaut la chandelle.

Mais avant d’accuser des gens, une mise en contexte.

Comme c’est probablement évident, je réfléchis ces temps-ci aux «intellectuels», à la perception de l’intelligence et à divers personnages sociaux. Le présent billet s’inscrit en continuité assez directe, dans mon esprit, avec trois billets que j’ai écrits au cours des deux derniers mois, dont deux en anglais et un en français.

Dans une certaine mesure, le présent billet me trottait dans la tête pendant que j’écrivais ces autres billets. Je peux entrer dans le vif du sujet: ce qu’est un «intello», selon moi.

Non, je n’utilise pas «intello» comme simple diminutif d’«intellectuel». Et ce n’est pas même une question de préciser des connotations négatives ou positives. Je parle de personnages sociaux distincts. Pour être le plus franc possible, je m’assume en tant qu’«intellectuel» mais je souhaite ardemment ne pas être un «intello». Pour moi, l’«intello» n’a de l’«intellectuel» que l’apparence et non la substance. En somme, l’intello est un «pseudo-intellectuel».

Vous me voyez probablement venir, mais je veux être précis. Je ne parle pas ici de «mauvais intellectuels» ou d’intellectuels que je juge comme inférieurs. Je parle de personne qui adoptent un comportement qui fait appel au personnage de l’intellectuel par pur désir de positionnement social. Bref, des imposteurs.

Le mot est fort mais il me semble d’autant plus approprié qu’il est utilisé pour désigner ce que les coachs de vie appellent «le syndrome de l’imposteur» (“impostor syndrome” ou “imposter syndrome”, en anglais). Je m’intéresse beaucoup à cette notion d’imposture parce que la plupart des descriptions qui en sont faites semblent correspondre très précisémment à quelque-chose que je ressentais de façon très forte jusqu’à tout récemment. D’ailleurs, c’est en passant à travers cette impression d’imposture que j’ai réussi à atteindre de nouveau la sérénité.

C’est quoi, ce «syndrome de l’imposteur»? Eh bien, déjà, c’est pas vraiment un «syndrome». C’est plutôt une façon de décrire un ensemble de phénomènes psychiques qui semblent affecter certaines personnes, surtout celles qui semblent réussir.

La base, c’est un sentiment que notre réussite n’est pas basée sur des capacités concrètes, liées à nos réussites, mais sur la chance, le charme ou une espèce d’inertie. «Si j’atteins ce niveau c’est parce que les gens m’assignent des qualités que je n’ai pas, parce que je suis bien tombé(e), ou parce que je suis simplement resté(e) assez longtemps dans cette position.» Les recherches originales sur ce phénomène, par Clance et Imes, portaient sur des «femmes qui réussissent» (“high achieving women“). Mais le même phénomène se produit chez des hommes.

Après avoir pu identifier ce phénomène chez moi, j’ai non seulement effectué certaines réflexions introspectives mais j’ai eu l’occasion d’en discuter avec plusieurs personnes. Les réactions varient passablement, d’une personne à l’autre. Une personne dont le parcours académique me semble le plus intéressant m’a récemment avoué avoir longtemps souffert de cette impression d’imposture (et je parle de quelqu’un avec beaucoup de prestige). Plusieurs autres personnes ont parlé de ce phénomène comme étant inévitable ou du moins très courant, surtout dans le milieu académique. D’autres encores ont eu une attitude somme toute assez condescendante à l’égard de celles et ceux qui sont affecté(e)s par cette impression d’imposture. Et plusieurs personnes, y compris des psychologues, m’ont permis de trouver une issue personnelle à la paralysie que cette impression semble provoquer.

Et c’est vraiment tout simple: les vrais imposteurs ne se posent pas la question s’ils sont ou non imposteurs.

Je sais pas si c’est une affirmation si valide. Mais cette simple idée m’a beaucoup aidé à comprendre que ce sentiment d’imposture était, du moins dans mon cas, basé sur des critères inappropriés.

Pour revenir à l’intello comme imposteur. D’après moi, l’intello est celui (ou celle, il y a certaines femmes comme ça) qui ne se pose pas de question par rapport à son imposture intellectuelle. Ça semble simpliste, comme définition. Mais, en contexte, ça fonctionne.

Et ça me fait penser à plusieurs représentations de cet intello. Peut-être ma préférée, c’est dans une chanson de Brel sur Les paumés du petit matin (version vidéo, à partir de 3:25). Mon interprétation des paroles de cette chanson tourne autour du fait que les personnages décrits sont des intellos, qui font semblant d’être des intellectuels. Le passage qui me semble le plus pertinent à cet égard:

Ils se racontent à minuit
Les poèmes qu’ils n’ont pas lus
Les romans qu’ils n’ont pas écrits
Les amours qu’ils n’ont pas vécues
Les vérités qui ne servent à rien

Tout de suite, je me mets à me poser toutes sortes de questions par rapport à mes propres agissements. «Ai-je fait ça, moi?» J’ai beau être sorti de l’impasse, j’ai encore certains réflexes. Et le fait est que j’ai déjà discuté de chacun de ces sujets sans en avoir d’expérience directe. Par contre, même si je suis honnête au sujet de mon expérience indirecte, je continue à me poser des questions. Selon mon interprétation de cette chanson de Brel, ceux qu’il décrivait n’étaient ni honnête ni porté à la remise en question.

Un passage, plus tôt dans la chanson, sonne comme une description très directe de ce que craignent ceux qui se croient imposteurs:

Elles elles ont l’arrogance
Des filles qui ont de la poitrine
Eux ils ont cette assurance
Des hommes dont on devine
Que le papa a eu de la chance

La différence, encore là, entre les vrais imposteurs et ceux qui craignent de l’être, c’est dans l’attitude: l’arrogance et l’assurance. Rien de mal avec l’assurance, c’est une attitude qui peut être révélatrice d’une saine estime de soi. Et l’arrogance n’est pas un crime. Mais ce genre d’attitude est la base même de ce que j’ai décrié dans des billets précédents.

Donc, contrairement à l’intellectuel, l’intello fait preuve d’arrogance ou d’assurance excessive. Ça semble clair. Mais est-ce suffisant?

Je sais pas. Surtout que j’ai acquis pas mal d’assurance, au cours des derniers mois, et mon attitude a balancé d’un côté moins humble, pendant un certain temps. C’était une des bases de mon billet sur l’égocentrisme. Je crois par contre être revenu à mon attitude usuelle qui, sans être excessivement humble, n’en est pas arrogante pour autant. Du moins, selon moi. Peut-être ai-je tort et je serais dans ce cas un intello. Soit. Mais, au moins, je réfléchis sérieusement à la question et si je m’assume en tant qu’intellectuel ce n’est pas pour m’affubler d’un titre mais bien pour accepter une étiquette qui m’a collé à la peau toute ma vie.

On revient finalement à ceux que j’accuse d’être des intellos. Et c’est la partie difficile de ce billet, malgré toutes mes précautions. Je n’ai pas encore décidé combien de personnes il me serait approprié de nommer, dans ce contexte. Mais je vais commencer avec deux. Je n’ajouterai pas de liens vers leurs profils parce que mon but n’est pas d’attirer leur attention. Tel que mentionné plus haut, j’ai pas non plus peur qu’elles puissent lire ce billet.

Donc, vous voulez des noms?

[Roulement de tambour…]

Richard Martineau et John C. Dvorak.

Voilà, c’est dit.

Bon, pour ceux qui me connaissent, c’est peut-être pas très surprenant. Et ce sont deux journalistes assez controversés, ce qui m’empêche de craindre de leur causer du tort. Mais, vraiment, je perçois ces deux personnages comme des intellos: des imposteurs de l’intellect.

Martineau me rend la tâche facile. Pour les Québécois francophones, surtout ceux qui connaissent beaucoup de vrais intellectuels, la preuve de l’imposture de Martineau est dans son comportement-même. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Richard Martineau peut être décrire comme un chroniqueur au style provocateur qui se prononce sur divers sujets d’actualités à travers diverses tribunes. En d’autres termes, c’est un de ces journaleux qui sont à la fois gueulards (Martineau s’est longtemps affublé du titre de «grande gueule») et susceptibles. C’est le type qui gueule, qui a des propos à l’emporte-pièce, qui se moque des gens et qui ne supporte pas la moindre petite critique, même justifiée et constructive.

Du moins, son personnage. Je parle pas vraiment de Richard Martineau lui-même, que je n’ai jamais rencontré. Je parle de sa persona, du masque social qu’il s’est créé. Tout comme ceux qui craignent d’être imposteurs, Martineau semble avoir des problèmes d’estime de soi. Mais contrairement à ceux qui parlent de souffrir de l’impression d’être des imposteurs, Martineau semble n’avoir s’assumer dans le personnage. Il raconte «des vérités qui ne servent à rien» en revendiquant le droit de le faire. Ce qui fait de lui un personnage désagréable mais qui n’implique rien sur sa personne. Si c’est un rôle qu’il joue, il le joue avec brio et je l’en félicite.

Mon choix de Martineau comme cible de l’étiquette d’«intello» n’est pas complètement anodin. Un des rares propos personnalisé et désobligeants (des «mots d’esprits» à la Ridicule) que j’ai vraiment apprécié, c’est cette phrase de Dany Laferrière:

Richard Martineau vit intellectuellement au-dessus de ses moyens, un jour, il va faire faillite.

Non seulement c’est bien trouvé, mais c’est une analyse pénétrante (“insightful”). C’est aussi très insultant.

Oui, je sais, il y a eu toute une polémique à ce sujet. Mais je n’essaie pas de m’immiscer dans cette polémique. D’ailleurs, c’est pour cette raison que je n’ajoute aucun lien vers les multiples billets de blogues traitant de cette polémique. Mais je crois que ça aide à cerner le concept d’intello: comme un frimeur qui s’achète une bagnole qu’il n’a pas les moyens de s’acheter, l’intello se rend propriétaire d’idées qu’il ne peut soutenir. Je sais pas pour vous, mais je trouve ça très parlant, comme concept. Et même si je trouve que le «Martineau le personnage» est un bon exemple de cette crise intellectuelle, je pense plutôt à des comportements dangereux.

Bon, ma deuxième cible, maintenant: John C. Dvorak. Il est probablement moins connu des Francophones que Martineau qui, lui-même, tient sa notoriété au «Paysage audiovisuel québécois». C’est donc une cible relativement peu risquée pour moi puisque ses fans sont surtout anglophones. Mais je connais personnellement des gens qui l’apprécient, y compris des gens qui liront peut-être ces lignes. Alors il y a quand même un certain risque.

Donc, qui est Dvorak? Pour simplifier, c’est un chroniqueur américain sur les nouvelles technologiques. Un type qui aime bien provoquer en tenant des propos frôlant l’absurdité. Il a parfois été assez explicite sur ses intentions: il provoque les gens pour attirer les lecteurs ou pour obtenir plus de traffic. Dans la logique journaleuse, c’est légitime, mais je crois que c’est aussi une marque d’imposture.

Tout comme avec Martineau, je ne parle pas de l’individu mais bien du personnage. J’ai rien contre Dvorak, que je ne connais pas personnellement. Je le trouve pas spécialement attachant mais j’imagine que j’aurais du plaisir à le rencontrer. Mais je trouve son comportement irrespectueux, méprisant, arrogant et, simplement, inapproprié.

Je pense surtout à ses apparitions sur la baladodiffusion de Leo Laporte, This Week in Tech (TWiT). Mais pas exclusivement. «Dvorak le personnage» est le même, peu importe le contexte. Du moins, c’est l’impression que j’en ai. Sa présence à TWiT est l’objet de discussions, parfois motivée par mes propres réactions. L’idée, c’est que comme Martineau, le personnage est controversé. Ce n’est pas une question de prendre position, pour moi. Mais d’établir un concept.

Comme Martineau, Dvorak est à la fois «grande gueule» et susceptible. Un peu comme Martineau avec Laferrière, Dvorak a eu des difficultés avec Jason Calacanis. Pourtant, Calacanis n’a pas été aussi désobligeant à l’égard de Dvorak que Laferrière a été à l’égard de Martineau. La différence tient peut-être au contexte linguistique (les Anglophones accordent moins d’importance aux «mots d’esprit») mais, aussi, je perçois Calacanis comme quelqu’un de très respectueux et un vrai humaniste. Toujours est-il que, selon ce que j’ai pu comprendre, Dvorak refuse de participer à TWiT si Calacanis est présent. Je crois que le contraire n’est pas vrai: Calacanis semble n’avoir aucune animosité par rapport à Dvorak. Tout au plus, Calacanis s’amuse parfois à imiter Dvorak, ce que Dvorak lui-même fait à l’occasion.

Dvorak est un bougon. C’est un peu le «schtroumpf grognon» de l’actualité technologique. Il participe à une émission intitulée Cranky Geeks, et le terme “cranky” correspond plus ou moins à «irritable» en français. En d’autres termes, il a un «mauvais caractère». Mais cette dimension du personnage n’a que peu d’importance, pour moi, même si c’est un peu la cible de mon billet sur les “curmudgeons”. C’est une attitude que je trouve désagréable et j’ai de la difficulté à lui trouver une valeur positive. Mais je peux accepter cette attitude.

Tant qu’elle n’est pas méprisante.

Selon moi, Dvorak est méprisant et imbu de lui-même. Bien au-delà du style conversationnel à haut engagement (“high involvement style”) dans lequel la parole de l’un peut chevaucher avec la parole de l’autre, John C. Dvorak s’accapare les tours de parole d’une façon si agressive qu’il m’est difficile de croire qu’il ne se prend pas pour l’analyste le plus fin de l’assemblée. Et s’il prétend ramener les intervenants à l’ordre, lors de This Week in Tech, c’est souvent lui qui fait dévier la conversation sur les sujets les plus tangentiels. Oh, j’aime bien les tangentes. Mais la façon dont Dvorak impose ces tangentes me semble littéralement malhonnête.

Et pour revenir au statut d’intello. Dvorak a probablement une intelligence tout à fait raisonnable, selon notre définition de l’intelligence. Je n’ai pas l’impression qu’il manque d’intelligence. Mais, comme Martineau, j’ai l’impression que le personnage comporte une surévaluation de l’intelligence du bonhomme. Dans le cas de Dvorak, c’est surtout une question de faire des prédictions (à l’emporte-pièce), ce qui est parfois considéré comme glorieux quand elles se réalisent (et peut-être pas si désastreux quand elles ne se réalisent pas). Comme Dvorak a fait à peu près n’importe quelle prédiction possible, il devient difficile de le prendre au sérieux. Pas que c’est si important, selon moi, d’être pris au sérieux. Mais, bon, puisque Dvorak parle régulièrement de tout ce qu’il a déjà dit, le personnage donne l’impression que le sérieux est important dans son cas.

Comme avec Martineau, je ne me préoccupe pas tellement de l’individu. Je pense au personnage dans un contexte presque allégorique. Dvorak représente une abstraction de l’intello, celui qui énonce sans écouter. Dvorak est d’ailleurs si insultant et méprisant que le fait de le mettre en parallèle avec Martineau semble insultant pour Martineau. Mais, ça, c’est un personnage.

Un personnage d’intellectuel qui est usurpé par un intello. C’est pas un crime, mais ça mérite un billet.

Et maintenant que je l’écris, ça va me faire plaisir de le publier, sans même le relire, ce billet. C’est exaltant de pouvoir s’exprimer de la sorte.

Bien entendu, je m’attends à recevoir toutes sortes de commentaires désobligeants. Mais je peux vivre avec ça. Encore une fois, mes os ne sont pas de verre.

«»

«»

L'intellectuel s'assume

Le personnage de l’intellectuel(le) mérite bien son petit billet. D’autant que son identité est venue se loger à plusieurs reprises dans ma vie, ces derniers temps.

(Pour simplifier, et par référence à un contexte universaliste, j’utiliserai le terme «intellectuel» au masculin comme s’il était neutre.)

Oui, bien entendu, je suis moi-même un intellectuel et je m’assume en tant que tel. D’ailleurs, j’ai d’abord pensé intituler ce billet «Confessions d’un intellectuel solidaire» ou quelque-chose du genre. Mais la formule «Confessions d’un <nom><adjectif>» est déjà assez fréquente, sur ce blogue. Et je ne pense pas seulement de façon introspective à ce personnage.

D’ailleurs, c’est en lisant certains trucs au sujet de la fameuse Affaire Dreyfus que m’est venue l’idée d’écrire un billet sur la notion d’«intellectuel». Il s’avère que l’adoption du terme «intellectuel» pour désigner une certaine catégorie d’individu puisse dater de la France de la fin du XIXè siècle, y compris dans son usage anglais. Cette période historique m’a fortement influencé, surtout par la lecture de divers écrivains français de l’époque. Mais c’est moins par désir de reconstituer une réalité historique que je me mets à parler d’intellectuel que par intérêt pour la construction de personnages sociaux, quels qu’ils soient. Penser au fait que l’intellectuel est construit me permet de remettre en contexte social un ensemble de réalités qui m’apparaissent intéressantes. Surtout qu’elles peuvent facilement être liées à la «culture geek» qui m’intéresse tant, en plus de me toucher directement.

Évidemment, ce n’est pas la première fois que l’intellectuel comme personnage se retrouve sur ce blogue. Mais le contexte semblait particulièrement approprié, aujourd’hui.

Faut dire que je suis allé à un petit brunch avec des amis du primaire. Ça ne surprendra personne de savoir que ces amis me considéraient déjà comme un intellectuel à l’époque. Pas qu’ils aient utilisé le terme. Mais l’étiquette était là. Sauf que, contrairement à ce que j’ai ressenti il y a près de trente ans, cette étiquette n’était pas la base d’un rejet.

D’ailleurs, je pense souvent à la théorie de l’étiquetage. Elle était même présente dans un cours de sociologie que j’enseignais l’été dernier. Pour simplifier: les étiquettes qui nous sont collées ont des implications durables dans nos agissements sociaux. Ou, pour citer Howie Becker selon un dictionnaire suisse:

Le comportement déviant est ce que les gens étiquettent comme tel ; le déviant est celui à qui on a réussi à coller cette étiquette

(Évidemment, j’étends la notion d’étiquetage hors de la déviance au sens strict.)

Dans ce contexte, le comportement d’intellectuel est celui qui est étiquetté comme tel. L’intellectuel est celui à qui on a réussi à coller cette étiquette.

Version personnelle (que j’ai même eu l’occasion d’exposer à un ami du primaire): je me comporte en fonction de l’étiquette d’intellectuel qui a été posée sur moi, dès le jeune âge. Pas que cette étiquette est abusive: elle colle parce qu’elle trouve une surface qui s’y prête. Mais le personnage de l’intellectuel n’est pas naturel, universel, atemporel ou dénué d’ambiguïté.

Parlant d’ambiguïté, faudrait penser à le définir, cet intellectuel.

Selon Wikipedia:

Un intellectuel est une personne qui, du fait de sa position sociale, dispose d’une forme d’autorité et s’engage dans la sphère publique pour défendre des valeurs.

Pas mal. C’est un peu la base de mon premier billet sur les intellectuels. L’engagement public prend diverses formes et on comprend le lien avec l’Affaire Dreyfus.

Mais les usages communs du terme (et d’«intellectualisme» et “intellectualism“) semblent aller dans diverses autres directions. D’abord, la notion d’une intelligence «supérieure» (que les cognitivistes relativisent si bien mais qui semble consensuelle, socialement). Cette perception de l’intelligence est liée à une forme d’élitisme, l’intellectuel fait partie d’une élite particulière et exclue parfois ceux qui n’en font pas partie. Puis il y a la notion de «rationalité», l’intellectuel conçu comme étant «loin de ses émotions». Ou la maladresse et le manque d’aptitudes manuelles, le terme «intellectuel» alors utilisé pour exprimer un certain mépris. Pour aller plus loin, on peut même dire que le fait de souscrire à un certain dualisme «corps/esprit» est souvent teinté d’«intellectualisme».

Ces dénotations et connotations me semblent toutes appropriées pour décrire un type précis d’intellectuel: le «geek» (j’aime bien «geekette» pour le féminin; il y a relativement peu de femmes geeks). Le personnage du geek est une part important du stéréotype contemporain lié à l’intellectuel. Contrairement au «nerd» des années 1980, le geek a désormais une place de choix au sein de la culture populaire. Et la réhabilitation du geek constitue un mouvement contraire à une vague d’anti-intellectualisme très patente aux États-Unis et dans d’autres sociétés post-industrielles.

Penser au geek en tant qu’intellectuel permet de situer le personnage dans son contexte social. D’un point de vue professionnel, le geek typique est souvent ingénieur, informatien ou scientifique. Le contexte scolaire a souvent accordé beaucoup d’importance aux notes qu’il obtenait. Il est peut-être très apte à entreprendre diverses activités manuelles, il peut même «travailler de ses mains autant que de sa tête», mais son intellect demeure valorisé. C’est «un cerveau», un “brainiac”. Pas que son «niveau d’intelligence» est nécessairement plus élevé que la moyenne, mais le type particulier d’intelligence qui le caractérise correspond largement à l’idée qu’on se fait généralement du «quotient intellectuel»: capacité d’abstraction, sens logique, rapidité à résoudre des équations ou à se remémorer une information, minutie…

Pour revenir à la construction sociale du personnage de l’intellectuel. Malgré certaines transformations au cours du dernier siècle, l’intellectuel conserve un statut social particulier. Dans un modèle d’économie politique (à la fois dans sa version capitaliste que socialiste), l’intellectuel fait partie d’une espèce de classe sociale avec ses caractéristiques particulières. C’est un type de «col blanc» qui ne fait pas un travail très routinier. C’est aussi l’individu qui bénéficie du privilège lié à l’éducation post-secondaire dans les sociétés post-industrielles. C’est celui qui a le loisir de lire et de parfaire son apprentissage. C’est le public-cible de «La Culture», au sens raffiné du terme. C’est peut-être même un snob, un personnage hautain, l’opposé du «vrai monde».

Et c’est là que le mode introspectif me fait réagir: je suis peut-être un intellectuel, mais je suis pas snob. Si je suis «anti-» quoi que ce soit, c’est anti-snob. Et je ne considère pas l’intellectuel comme plus intelligent qu’un autre. Je considère surtout l’intellectuel comme une création des sociétés post-industrielles, basées sur la division pointue du travail social. Même que, ce snobisme, c’est ce qui me dérange le plus du fait d’être intellectuel. C’est probablement pour ça que, même si je m’assume comme intellectuel, je tente souvent d’effacer cette étiquette. «Je suis un intellectuel mais je suis aussi un bon gars.»

Dans mon cas, le fait d’être considéré comme un intellectuel a beaucoup de lien avec mon éloquence perçue. On m’a toujours considéré comme éloquent. Enfant, déjà, je «parlais bien». Du moins, c’est ce qu’on a dit de moi (pas plus tard qu’aujourd’hui). Bon, d’accord, comme l’art oratoire a toujours été valorisé dans ma famille, j’ai probablement été porté à m’amuser avec le verbe. Aussi, je lisais déjà beaucoup, enfant. Et j’écrivais: à l’âge de dix ans, je tapais à la dactylo un petit texte au sujet de la perfection (qui semble logiquement impossible puisqu’elle est une absence de défaut). Et j’avais l’occasion de m’exprimer. Auprès d’adultes, surtout.

D’ailleurs, c’est probablement un point très important. Tout jeune, j’avais des rapports assez étroits avec plusieurs adultes (des amis de mes parents, surtout). J’étais souvent le seul enfant parmi de nombreux adultes. Plusieurs d’entre eux étaient profs (comme mon père). On m’écoutait avec intérêt. Dans une certaine mesure, j’étais presque pavané comme un animal de cirque qui pouvait discourir sur tout et sur rien. Mon père a souvent parlé de tout ça comme d’un problème fondamental. Peut-être par extension, mon étiquette d’intellectuel était perçue comme un problème. Fondamental.

Je considère aujourd’hui que je me suis bien développé. Je suis ce que j’ai toujours voulu être et je peux parfois faire ce que j’ai toujours voulu faire. Je devrais pas avoir honte.

D’être un intellectuel.

Grisaille: littérature et éminence grises

La première fois que j’ai entendu le terme «littérature grise» (présentation de Daniel Gill au CÉFES de l’Université de Montréal), j’ai tout de suite été tenté d’étendre le terme au-delà de son usage original. Rien de très anormal, surtout en français.

En fait, je peux l’avouer, j’avais apparemment mal compris l’usage en question. Pas réellement honteux, surtout en français. Mais ça demande quand même un mea culpa. Je croyais qu’on parlait de ces textes qui, sans être académiques, pouvait quand même faire l’objet d’une lecture académique. Je pensais qu’il s’agissait d’un terme lié au sens critique, à la critique des sources.

Or, il appert que le concept de littérature grise ait une acception beaucoup plus étroite. Si je comprends mieux ce terme, grâce à Wikipedia, il semble surtout concentré autour du mode de publication. Un texte qui n’est pas publié formellement, par une maison d’édition, fait partie de la littérature grise. Tout texte à usage restreint, y compris les rapports internes, etc. Ce serait même la communauté de collecte de renseignements qui aurait inventé ce terme (en anglais). Il y a probablement une notion de confiance à la base de ce concept. Mais ce que je croyais y percevoir, côté sens critique ne semble pas être à la base de l’appellation littérature grise.

Où vais-je, avec ces élucubrations sur l’usage d’un terme apparemment aussi simple? Vers le rapport entre la tour d’ivoire et le monde réel.

Si si!

C’est que je pense à la «vulgarisation». À la «littérature populaire» en lien avec le milieu universitaire. Aux livres écrits pour un public large, mais avec une certaine dimension académique.

Souvent, la vulgarisation est décrite comme une version «populaire» d’une discipline existante («psychologie populaire» ou “pop psychology”). En anglais, “popularizer” correspond au rôle du vulgarisateur, bien que les connotations soient légèrement différentes.

C’est un peu comme ça que je définissais la «littérature grise». Un espace d’écriture qui n’est ni la publication académique arbitrée, ni la source primaire. Y compris une grande partie du journalisme (sans égard au prestige de la publication) et la plupart des livres à gros tirage. Ces textes qui doivent d’autant plus être «pris avec un grain de sel» que leurs buts ne sont pas toujours si directement liés à la simple dissémination d’idées ou à l’augmentation des connaissances.

Il y a de nombreux vulgarisateurs, de par ce vaste monde. Surtout parmi les Anglophones, d’ailleurs. Ils écrivent des tas de livres (et pas mal d’articles, dans certains cas). Certains de leurs livres sont des succès de librairie. Les vulgarisateurs deviennent alors des personnalités connues, on les invite à des émissions de télé, on demande leur avis à l’occasion, on leur donne certaines responsabilités. «On» désigne ici l’establishment médiatique et une des sources de la «culture populaire». Dans plusieurs milieux généralement anti-intellectuels, ce «on» est relativement restreint. Mais l’effet commercial demeure grand.

Même dans une région où le travail intellectuel est peu respecté, le genre d’activité médiatique que les vulgarisateurs peuvent entreprendre donne lieu à toute une entreprise, semble-t-il assez profitable.

Un truc à noter, avec le rôle de vulgarisateur, c’est qu’il s’agit davantage de servir de canal plutôt que de contribuer de façon significative à la connaissance académique. Bien sûr, les contributions de plusieurs vulgarisateurs sont loin d’être négligeables. Mais le rôle d’un vulgarisateur va alors au-delà du travail de vulgarisation.

Ce qui est assez facile à observer, c’est que les contributions des vulgarisateurs sont souvent surévaluées par leurs publics. Rien de très surprenant. On croit aisément que c’est le communicateur qui est la source ultime du message communiqué, surtout si ce message est vraiment nouveau pour nous. Et la zone médiatique qu’occupent si facilement les vulgarisateurs est obnubilée par la notion de la découverte individuelle, par le «génie» du chercheur, par le prestige de la recherche. Le vulgarisateur individuel représente la communauté académique dans son ensemble qui, elle, est souvent conçue comme ne devant pas donner trop d’importance à la personalité du chercheur.

Dans le milieu académique, les attitudes face aux vulgarisateurs sont assez variées. Il y a parfois un certain respect, parfois une certaine jalousie. Mais il y a aussi beaucoup de crainte que le travail académique soit galvaudé par la vulgarisation.

Il y a un ensemble de réactions qui viennent du fait que la vulgarisation du travail académique est souvent au cœur de ce que les enseignants universitaires doivent contrecarrer chez plusieurs étudiants. La tâche de remettre en cause ce que des vulgarisateurs ont dit peut donner lieu à des situations difficiles. Plusieurs sujets sont «sensibles» (“touhcy subjects”).

D’ailleurs, la sensibilité d’un sujet dépend souvent de la spécialisation disciplinaire. Une ingénieure peut avoir des réactions très fortes à propos d’un sujet qui lui tient à cœur, par exemple au sujet d’un langage de programmation. Au cours d’une discussion autour de ce type de sujet, cette ingénieure peut se plaindre de la vulgarisation, exiger de la rigueur, condescendre au sujet des connaissances des gens. Mais cette même ingénieure peut ne voir aucun problème à discuter de questions sociales d’une façon par trop simpliste et se surprendre des réactions des gens. La même situation se produit à l’inverse, bien sûr. Mais je me concerne plus d’être humain que de «génie»! ;-)

Il y a un peu de mépris, dans tout ça. La discipline des autres semble toujours plus simple que la sienne et on s’y croit toujours meilleur qu’on ne l’est vraiment.

C’est un peu comme si un professeur d’histoire de l’art publiait un livre sur la biologie moléculaire (sans avoir de formation dans un domaine biologique quelconque) ou si le détenteur d’un prix Nobel de physique publiait des propos sur l’histoire de la littérature (sans avoir pris connaissance du domaine).

Puisque je suis surtout anthropologue, je peux utiliser l’exemple de l’anthropologie.

Comme beaucoup d’autres disciplines, l’anthropologie est très mal représentée dans le public en général ou même dans le milieu académique. D’ailleurs, nous avons parfois l’impression que notre discipline est moins bien représentée que celle des autres. Il y a probablement un biais normal là-dessous. Mais je crois qu’il y a quelque-chose que les gens qui n’ont jamais travaillé en tant qu’anthropologue ne saisissent pas très bien.

Nombreux sont les collègues qui se méprennent au sujet de notre discipline. Les commentaires au sujet de l’anthropologie prononcés par des chercheurs provenant d’autres disciplines sont aussi exacts que si on définissait la biologie comme la critique des relations de pouvoir et la sociologie comme l’étude des courants marins. Qui plus est, plusieurs de nos collègues nous traitent de façon condescendante même lorsque leurs propres disciplines ont largement bénéficié de recherches anthropologiques.

Le problème est moins aigu en anthropologie physique et en archéologie que parmi les «disciplines ethnographiques» (comme l’ethnolinguistique, l’ethnohistoire et l’ethnologie). L’anthropologie judiciaire, l’archéologie préhistorique, la paléontologie humaine et la primatologie sont généralement considérée comme assez “sexy” et, même si le travail effectué par les chercheurs dans ces domaines est très différent de l’idéal présenté au public, il y a un certain lien entre le personnage imaginé par le public et la personne affublée de ce personnage. Oh, bien sûr, on a toujours des étudiants qui intègrent l’anthropologie pour devenir Jane Goodall, Kathy Reichs ou Indiana Jones. Mais c’est plus facile de ramener les gens sur terre en leur montrant le vrai travail du chercheur (surtout si ces gens sont déjà passionés par le sujet) que de franchir le fossé qu’il y a entre l’idée (souvent exotique et/ou ésotérique) que les gens se font de l’ethnographe.

En anthropologie, un des vulgarisateurs qui nous donne du fil à retordre, c’est Jared Diamond. Probablement pas un mauvais bougre. Mais c’est un de ceux qui nous forcent à travailler à rebours. Certains le croient anthropologue (alors que c’est un physiologiste et biologiste travaillant en géographie). Certaines personnes découvrent, grâce à Diamond, certains aspects liés à l’anthropologie. Mais le travail de Diamond sur des questions anthropologiques semble peu approprié parmi la communauté des anthropologues.

En anthropologie linguistique, comme dans d’autres domaines d’étude du langage, nous sommes aux prises avec des gens comme Noam Chomsky et Steven Pinker. L’un comme l’autre peut, à juste titre, être considéré comme innovateur dans son domaine. D’ailleurs, Chomsky a été (individuellement) un personnage si important dans la l’histoire de la linguistique de la fin du siècle dernier qu’on peut parler de «dominance», voire d’hégémonie chomskyenne. Pinker est depuis longtemps une «étoile montante» de la science cognitive et plusieurs cognitivistes tiennent compte de ses recherches. Toutefois, ils occupent tous les deux unou deplace assez large dans «l’esprit du public» au sujet du langage. Pinker tient plus directement le rôle du vulgarisateur dans ses activités, mais Chomsky est tout aussi efficace en tant que «figure» de la linguistique. J’aurais aussi pu parler de Deborah Tannen ou de Robin Lakoff, qui abordent toutes deux des aspects du langage qui sont importants en anthropologie linguistique. Mais elles semblent bien moins connues que Pinker et Chomsky. Détail intéressant: sur Wikipédia en français, elles sont énumérées parmi les linguistes mais elles n’ont pas leurs propres articles. Pourtant, l’ex-époux de Robin Tolmach Lakoff, George Lakoff, fait l’objet d’un article relativement détaillé. Sur Wikipedia en anglais, Robin Lakoff a son propre article mais les liens sur “Lakoff” et même “Professor Lakoff” redirigent le lecteur vers le même George avec mention de «la sociolinguiste» pour disambiguer. C’est peut-être logique, normal ou prévisible. Mais ça reste amusant.

D’ailleurs, je me demande maintenant s’il n’y a pas un certain biais, un certain obstacle à la reconnaissance des femmes dans le domaine de la vulgarisation. Parmi les chercheures qui tiennent le rôle de vulgarisatrices, j’ai de la difficulté à penser à des femme très connues du public en général. Il y a bien eu Margaret Mead, mais son rôle était légèrement différent (entre autres à cause du développement de la discipline, à l’époque). Il y a aussi Jane Goodall et Kathy Reichs, mentionnées plus haut. Mais on semble les connaître plus par leurs vies ou leurs travaux de fiction que par leurs activités de vulgarisation académique comme tel. On se méprend moins à cause d’elles sur les buts de la recherche que l’on ne se méprend à cause de gens comme Diamond ou Pinker. Y a-t-il d’autres femmes dont les activités médiatiques et bibliographiques ont, présentement, le même type d’impact que celles de Pinker, Chomsky ou Diamond? J’espère bien mais, honnêtement, j’ai de la difficulté à en trouver. Reichs est une bonne candidate mais, à ce que je sache, elle a toujours publié des ouvrages de fiction et non le type de texte semi-académique auquel je donne (de façon inexacte) le nom de «littérature grise».

Peut-être ne suis-je que biaisé. Je vois les femmes comme mieux à même de «faire la part des choses» entre travail académique et activités médiatiques que les hommes dont je parle ici. Ou bien j’ai tout simplement de la difficulté à critiquer les femmes.

Toujours est-il que…

J’ai, personnellement, un rapport assez particulier à la vulgarisation. Je la considère importante et je respecte ceux qui la font. Mais j’ai des opinions assez mitigées par rapport aux travaux effectués par divers vulgarisateurs.

J’ai assisté à divers événements centrés sur certains d’entre eux. Entre autres, une présentation de Pinker liée au lancement d’un de ses livres. Bien que cette présentation ait été effectuée dans sa ville natale et au sein de l’université où il a débuté ses études, Pinker n’avait alors pas su adapter sa présentation à son public. Selon moi, un des critères servant à évaluer la performance d’un vulgarisateur, c’est sa capacité à travailler avec «son» public.

Douglas Hofstadter m’avait semblé intellectuellement imprudent, lors de sa participation à un colloque sur la cognition à l’Université d’Indiana (pendant ma scolarité de doctorat au sein de cette institution assoifée de prestige). Ses propos ressemblaient plus à ceux d’un auteur de science fiction qu’à ceux d’un cognitiviste. Faut dire que j’ai jamais été impressionné par ses textes.

Vendredi soir dernier, j’ai assisté à une présentation du philosophe Daniel Dennett. Cette présentation, organisée par l’Institut de sciences cognitives de l’UQÀM, faisait partie d’une conférence plus large. Mais je n’ai remarqué que la présentation de Dennett, dans le programme distribué par courriel.

C’est d’ailleurs cette présentation qui m’a motivé à écrire ce billet. Le titre de ce billet se veut être une espèce de jeu de mots un peu facile. Il y a un aspect zeugmatique, ce que j’aime bien. J’avais d’abord décidé de l’écrire en anglais et de le nommer “grey literature and grey beards”, en référence partielle à un commentaire, laissé par Valérie Bourdeau sur mon «mur» Facebook, au sujet des barbus au type académique présents lors de l’événement. Encore là, un petit coup de jeu de mots.

Faut dire que Dennett a beaucoup utilisé l’humour, lors de sa présentation. Entre autres, plusieurs commentaires ressemblaient à des «blagues d’initiés» pour ceux qui connaissent bien son œuvre. Ces blagues étaient un peu «faciles», mais elles n’étaient pas dénuée d’à propos.

Mes notes prises au cours de la présentation de Dennett à l’aide de mon iPod touch, portent plutôt sur la forme de cette présentation que sur son contenu. J’ai quand même relevé certains commentaires au sujet de Dan Sperber, dont j’ai lu certains travaux et qui me semble justement cerner certaines questions importantes à l’égard de la cognition en contexte social d’une façon plus profonde que celle de Dennett ou de son ami Dawkins. Ces commentaires de Dennett au sujet de Sperber m’ont semblé un peu «rapides», ne tenant pas vraiment en compte la teneur réelle des travaux de Sperber. Pas que je suis nécessairement un fan inconditionnel de Sperber, mais les contre-arguments semblaient un peu spécieux.

La présentation dans son ensemble était assez intéressante et, en mettant en parallèle plusieurs idées assez distinctes, peut avoir été stimulante pour plusieurs personnes. Et probablement assez efficace pour ce qui est de la vente de livres.

Pour dire la franche vérité, j’ai trouvé cette présentation plus utile que ce à quoi je m’attendais. Force m’est d’admettre que, malgré mon respect pour le travail de vulgarisation, je m’attendais à quelque-chose de très superficiel. Et même si Dennett n’a pas atteint de grandes profondeurs lors de cette présentation, il s’est montré capable de permettre aux membres de l’auditoire de conserver leurs sens critiques, ce qui est rare dans la sphère médiatique qu’occupe parfois Dennett (surtout au sujet du dogmatisme, religieux ou athée). En d’autres termes, Dennett ressemblait davantage à un bon prof qu’à un vulgarisateur typique. Puisqu’il enseigne à Tufts, établissement difficile pour l’enseignement, je trouve cette qualité encore plus remarquable.

Ce qui est aussi intéressant, c’est que Dennett a parlé lui-même de vulgarisation. Il semblait soit prendre parti pour la vulgarisation ou se défendre de simplifier à outrance les questions complexes dont il traitait. De plus, Dennet a su critiquer directement le réductionnisme, un sujet qui me tient particulièrement à cœur. Dans un certain monde «scientiste», la science est exhaustivement explicative et toute question est concevable comme une réduction à des facteurs simples. C’est, selon moi, une approche simpliste, source de méprise et de situations embarrassantes. Dennett semble avoir une perspective similaire et s’est prononcé à la fois contre le réductionnisme scientifique en général et contre le déterminisme génétique en particulier (une forme particulièrement populaire de réductionnisme, à l’heure actuelle).

Ce n’est qu’après avoir commencé la rédaction de ce billet que j’ai écouté l’entrevue (audio) accordée par Hubert Reeves à l’émission Les années lumière de Radio-Canada. Non seulement Hubert Reeves y parle-t-il de vulgarisation mais, comme Dennett, il se prononce directement contre le réductionnisme. Très agréable et utile.

Une des choses que les vulgarisateurs arrivent à faire c’est le pont entre diverses disciplines. Soit à l’intérieur d’un des grands champs du monde académique (arts, sciences humaines, sciences naturelles…) ou même entre ces grands champs d’investigation (typiquement, entre Art et Science). Il y a rarement une balance réelle. Il s’agit souvent d’un scientifique qui parle d’art ou de sciences sociales, parfois avec des résultats plutôt mitigés. Mais la tendance est déjà vers le «généralisme créatif», vers une épistémologie large qui intègre diverses approches et conserve son sens critique dans diverses situations. Il y a quelque-chose de «raffraîchissant», dans tout ça.

Ce que j’apprécie peut-être le plus des vulgarisateurs, et ce que j’entreprends à ma façon, c’est l’implication sociale. Un peu comme des Bourdieu ou Attali en France, les vulgarisateurs du monde anglophone réussissent à sortir de la tour d’ivoire et à s’intégrer à la communauté sociale.

Un truc qui m’embête un peu, dans tout ça, c’est que certaines de mes activités (entre autres, les blogues) sont assez proches de la «littérature grise» et de la vulgarisation. Ce n’est peut-être qu’un problème dans le système actuel qui domine le milieu académique. Mais je ressens parfois un certain malaise. D’autant plus que, contrairement aux grands vulgarisateurs, je ne suis pas très doué dans la vente de textes.

Mais, ça, c’est mon problème. Je n’ai peut-être que la barbe de grise, mais peut-être qu’un jour je me transformerai en éminence grise… :-D

Confessions d'un papillon social

Tiens, tiens! C’est pas mal, ça… Ça fait plusieurs fois que j’utilise la formule «Confessions d’un {désignation personnelle}», par référence détournée à Rousseau. Amusant de voir que, cette fois-ci, le lien entre «promeneur solitaire» et «papillon social» est même orthographique… ;-)

C’est aussi la première fois que je fais un billet aussi personnel. Quasi-introspectif. Et même pseudo-catholique.

Fiou!

Oui, je l’avoue, l’admet, le confesse et le proclame: j’aime les gens. Tout simplement. Tout court.

Pas «j’aime les gens qui me ressemblent». Pas «j’aime les gens de qualité». J’aime les gens. Tous. Les êtres humains. Les membres de mon espèce. Sans raison spécifique.

Ils font de tout, les gens, du plus vil au plus beau, du plus laid au plus louable. Mais ils sont surtout très intéressants, les gens.

Me sens «humaniste» dans un sens très précis: amoureux de la nature humaine. Me fait surtout traiter de «papillon social», y compris par mes proches. Quelqu’un qui passe d’une personne à l’autre comme un papillon qui butine de fleur en fleur. C’est surtout utilisé en anglais, mais des Francophones parlent aussi de papillonnage dans un sens assez proche.

C’est assez réaliste, comme désignation. J’eus toutefois tendance à prendre ça comme un reproche. Surtout quand certains observent ma tendance à passer d’une personne à l’autre lors de rencontres publiques. Ça rend “self-unconscious”. Après tout, il y a cette idée que le papillon social est un être fat, qu’il est motivé par un désir de gloire, qu’il n’est pas loyal… «Papillonnage» est même plus connoté et me ressemble moins puisqu’il touche à la promiscuité, qui n’a jamais été mon truc.

Donc, «papillon social», c’est pas une étiquette facile à porter. Mais désormais, je m’assume en tant que papillon social. Oui, j’en suis fier.

D’après moi, les papillons sociaux ont la possibilité d’avoir des effets intéressants, sur les gens et sur la société. Pas exactement un pouvoir d’influence. Mais plutôt le pouvoir d’un grain de sable dans l’engrenage. Les choses changent, les papillons sociaux participent au changement. Simplement en étant eux-mêmes. Les papillons sociaux ont aussi la possibilité d’unir les gens. Je me sens donc très confortable dans mon rôle de papillon social. Je ne suis pas sélectif dans mes amitiés mais j’accorde beaucoup d’importance à mes amis. Certains sont très proches de moi. D’autres sont plutôt des connaissances. Mais tous ont de l’importance pour moi.

Va pour le côté «social» de mon caractère social. Il y a une part plus intime.

M’allonge sur un divan modèle psychanalytique, tendance Freud et non Jung. Presque Woody Allen comme scène. Et les mots résonnent avec la force du lieu commun: «ça date de mon enfance».

Si si! De ma plus tendre enfance. Mes parents avaient de nombreux amis. Ma mère, surtout. Et ils m’ont emmené avec eux dans toutes sortes de soirées. Souvent, j’étais le seul enfant entouré de nombreux adultes. Parfois, j’étais le centre de l’attention. Toujours, j’avais du plaisir. Du moins, si mon souvenir est bon.

Faut comprendre la chose. Notre vie familiale a toujours été basée sur l’amitié. La maison de ma mère a souvent été le lieu de rencontres impromptues. Nous avions une terrasse sur laquelle nous passions de longues heures à bavarder, avec des amis. Parfois, nous chantions, nous accompagnant à la guitare. Souvent, nous réinventions le monde. Nos références étaient souvent européennes et francophones, étant donné notre lien avec la Suisse Romande et avec la France. Nous mangions, buvions, savourions la vie.

Il y avait un côté européen à la chose. Et mondain. Et intello. Par contre, rien de très bourgeois. Pas de notion d’exclusion. Beaucoup de franchise. Bref, comme une version post-hippie des salons proustiens.

J’avais six ans quand mes parents se sont séparés. C’était donc avec un seul parent à la fois que je découvrais les délices sociales de la «soirée entre amis».

Mais ma famille a toujours été unie. Surtout l’unité familiale formée par ma mère et ses trois fils. Puisque je suis l’enfant unique du deuxième mariage de ma mère, il y a de grandes différences «objectives» entre mes frères et moi. De plus, par diverses circonstances, nous avons souvent été géographiquement distants, les uns des autres. Mais nous avons toujours été unis par des liens filiaux très forts. D’une certaine façon, mes «demi-frères» sont encore plus réellement mes vrais frères que si j’avais été né du même père qu’eux. Leurs amis sont parfois devenus mes amis. Tout ça grâce à ma mère, dont je parle peu parce qu’elle est quasi-sacrée, pour moi. C’est elle qui a soutenu cette cellule familiale. Quiconque parle de familles mono-parentales de façon condescendante n’a pas vécu ce que nous avons vécu.

D’ailleurs, nous avons créé pour nous-mêmes une identité propre. Nous sommes les Enforaks. «En-» pour «Enkerli», le nom de mon père et mon propre nom de famille. Et «-fo-» pour «Thiffault», le nom du premier mari de ma mère et le nom de famille de mes frères. Étant, à l’époque, fan du dessin animé Goldorak, j’ai ajouté le pseudo-suffixe «-rak» au nom d’un robot en blocs Lego que j’avais construit. Pour moi, rien de comparable au noyau familial formé par Marielle Gagnon et ses fils: Christian Thiffault, Pierre Thiffault et Alexandre Enkerli. Les Enforaks, ce fut aussi plusieurs personnes qui ont gravité autour de nous. Si je me rappelle bien, c’est même pour manifester l’acceptation de Catherine Lapierre, celle qui allait devenir ma première belle-sœur, que j’ai bâti et nommé ma construction Lego. Il y eu plusieurs autres Enforaks, y compris une autre Catherine: ma tendre épouse, Catherine Léger.

Oui, je suis nostalgique.

Quoique…

J’ai autant de plaisir maintenant qu’à l’époque, à rencontrer des gens. Et je suis très content d’avoir la chance de converser avec des gens de divers horizons sociaux, culturels, géographiques, idéologiques et professionnels. C’est d’ailleurs plus facile pour moi d’être un papillon social dans l’ère digitale que ça ne l’a jamais été dans mon enfance.

Ma vie familiale et sociale à travers ma famille était surtout heureuse par opposition à ma vie scolaire. J’avais de bonnes notes, les profs m’appréciaient, j’avais l’occasion de développer diverses aptitudes. Mais j’avais énormément de difficulté à me faire des amis. Retour sur le fauteuil: je me suis toujours senti rejeté par mes contemporains. Traité de «maudit Français» à cause de mon accent semi-européen. Mis à l’écart dans le contexte des «sacrements» religieux, puisque contrairement à la quasi-totalité des élèves de mon école primaire, je n’avais jamais été baptisé. Seul «enfant du divorce» à mon école, j’étais une curiosité pour plusieurs, y compris certains membres du personnel. Pacifiste au milieu de bagarreurs, j’avais de la difficulté à me faire respecter. Écrivant «aussi mal qu’un médecin», j’étais la cible d’une attention très particulière. Peu séduisant, je n’avais aucun succès auprès des filles. Bavard, je fatiguais mes congénères. Mes aptitudes scolaires étant bien plus grandes que mes aptitudes sportives, j’avais tout pour me faire détester.

Bref, j’étais seul avec mon moi-même à moi tout seul. Ça te me forme un gars, ça, madame!

Faut dire que, même à la maison, j’étais souvent seul. Entre autres parce que ma mère travaillait à temps plein. Dès l’âge de 9 ans, j’ai commencé à cuisiner et à manger seul, tous les midis de semaine. Puis la maison était vide quand j’y retournais après une journée d’école. Mon frère Christian (qui avait dix-huit ans lors de mon entrée à l’école) ayant quitté la maison familiale assez tôt et mon frère Pierre étant mon ainé de huit ans, je n’avais pas de compagnon de jeu à portée de main. Je passais donc de longues heures seul, dans une immense chambre à coucher, à jouer ou à lire tout en réfléchissant.

Oh, j’ai bien eu des amis. Y compris Frédéric Fortin, avec qui je maintiens de très forts liens d’amitié. Mais j’étais, malgré tout, seul.

«J’écris pas pour me plaindre, j’avais juste le goût de parler

D’ailleurs, ce dont je me rends le plus compte, c’est que j’ai pu bénéficier de tout ça. Non seulement ma solitude m’a «fait les pieds» et je suis désormais heureux d’être seul, mais ça a contribué à me faire vivre des moments fort agréables qui se répètent souvent.

Ce qui a probablement changé le plus, depuis mon enfance, c’est que je n’ai plus le désir d’être populaire. Je veux voir les gens, discuter avec eux. Mais je ne tiens pas à ce qu’ils soient admiratifs à mon égard. Oh, bien évidemment, je veux être apprécié, comme tout le monde. Mais j’aime tout le monde et j’aime simplement rendre le monde heureux.

Le plus mieux de l’affaire, c’est que ça marche assez souvent. Quand on est heureux soi-même, c’est facile de rendre les autres heureux. Et quand on se sent bien dans sa peau, c’est facile d’être heureux soi-même. Et quand on aime les gens, c’est facile de se sentir bien dans sa peau. Et quand on apprend à connaître les gens, c’est facile de les aimer.

Goût de café: Jacques Attali

Depuis ma lecture de son Bruits, Jacques Attali est entré dans la longue liste des gens avec qui j’aimerais prendre un café.

C’est pas tant que je sois d’accord avec ses idées ou même avec son approche. Il me sert pas non plus de modèle. Mais je trouve certaines de ses analyses très compatibles avec ma propre approche et j’aimerais bien pouvoir discuter avec lui, quelques minutes. D’autant plus qu’il me semble assez facile d’approche.

C’est sans doute trompeur, mais son attitude générale me semble rendre possible des contacts informels, au-delà des statuts. Cette attitude est, d’après moi, trop rare parmi certaines catégories d’intellectuels. Pourtant, la vie de l’esprit n’est pas vraiment une quête du prestige.